Entretien avec NIMH : le NRx et les métamorphoses de la pensée réactionnaire
Depuis une quinzaine d’années, une constellation intellectuelle, souvent désignée comme néoréaction ou NRx, a émergé dans les marges de l’Internet anglo-saxon. À la croisée de la philosophie politique, de la critique du libéralisme et de la culture numérique, ce courant s’est notamment développé autour des écrits de Curtis Yarvin et de Nick Land.
ENTRETIEN


D’abord cantonnées à des blogs et forums confidentiels, ces idées ont progressivement infusé dans certains milieux technologiques, libertariens ou post-libéraux, suscitant à la fois fascination, controverses et nombreuses interprétations.
En France, ces débats restent relativement peu connus du grand public. À travers ses travaux et la plateforme Rage-Culture, NIMH contribue à introduire, traduire et discuter ces courants intellectuels pour un public francophone, tout en les replaçant dans un paysage plus large de critique de la modernité politique.
Nous avons souhaité l’interroger à la fois sur son travail et sur ce que recouvre réellement la nébuleuse néoréactionnaire.
Sur le travail et la genèse de Rage-Culture
IGV : Rage-Culture s’est progressivement imposé comme un espace de traduction et de discussion autour de courants intellectuels assez marginaux dans le paysage français. Comment vous êtes vous intéressé à ce sujet encore « niche » en France ?
NIMH : J’ai découvert l’existence de la néoréaction assez tardivement, en 2018, et je ne m’y suis réellement intéressé que plus tard encore, au moment où je me suis mis à lire beaucoup plus, autour de 2021.
À la lecture de Nick Land, il m’est rapidement apparu que ses idées reposaient sur un cadre de pensée proche du mien et que, par bien des aspects, il en avait déjà poussé les prémisses jusqu’à leurs conclusions logiques. Je me suis alors rendu compte que le terrain intellectuel que j’avais l’impression de défricher avait en réalité déjà été largement balisé par lui. Ses écrits m’ont permis de nourrir des réflexions que je n’avais pas encore entièrement formulées. Lorsque l’on prend conscience d’une telle proximité intellectuelle, deux options se présentent. La première consiste à prétendre que l’on n’a rien à voir avec cette tradition en insistant sur les différences. La seconde consiste à accepter que ses propres écrits s’inscrivent dans la continuité de quelque chose qui existait auparavant, malgré les divergences qui peuvent subsister. Il me semblait plus intègre d’assumer cette filiation intellectuelle.
IGV : Comment est né ce projet, et quel était votre objectif initial ?
NIMH : RAGE est un projet qui a pris différentes formes au cours de son évolution. Certains pensent que le nom fut choisi en référence à l’idée de Yarvin, Retire All Government Employees, mais le webzine fut lancé à une époque où je n’avais pas encore lu les auteurs NRx. Le nom avait d’ailleurs été proposé par des personnes qui ne les avaient pas lus non plus. Le projet est né d’un groupe Facebook privé que certaines personnes avaient créé et dans lequel elles avaient ajouté une centaine de membres triés sur le volet. Il regroupait des libéraux et des identitaires. Je ne me suis jamais vraiment revendiqué de l’une ou de l’autre de ces étiquettes, mais mon parcours intellectuel a été marqué par le contact avec ces sphères de pensée.
En réalité, je ne souhaitais même pas écrire lors du lancement du projet. Je pensais plutôt contribuer dans les domaines du design et de la communication afin de mettre en valeur les écrits des autres. Cependant, j’ai participé à l’effort d’écriture et mes articles furent remarqués. À l’époque, je n’avais pas encore une vision du monde entièrement définie, telle qu’elle apparaît aujourd’hui dans mon livre. Mes articles étaient surtout réactifs : je répondais à des propos tenus par d’autres personnes à l’aune des connaissances scientifiques dont je disposais. J’ai par exemple répondu à Thomas Durand, de La Tronche en Biais, qui avait affirmé qu’il ne savait pas ce qu’était un garçon, ou encore au scientifique britannique Adam Rutherford, qui rejetait l’idée de races humaines.
Au fil du temps, les personnes qui avaient initié le projet s’en sont détachées pour différentes raisons. Certaines n’avaient plus envie d’écrire, d’autres avaient eu des enfants et n’en avaient plus le temps, tandis que d’autres considéraient simplement que leur temps serait mieux employé ailleurs. Tant et si bien que je fus, en quelque sorte, le seul membre fondateur à rester impliqué dans le projet et le seul auteur à publier régulièrement. RAGE était devenu mon blog, quelque part. J’y écrivais des articles qui n’étaient pas fondamentalement mauvais, mais qui ne faisaient pas non plus toujours preuve d’une grande érudition.
Un jour, un individu du nom de Greg, auquel je tiens à rendre hommage, s’est rendu sur notre Discord et s’est moqué de mes articles en me disant : « C’est mignon, mais cela ne repose sur rien. » Il avait enregistré un exposé de cinq ou six heures dans lequel il livrait sa vision du monde, fondée en grande partie sur les écrits de François Roddier que j’ai mentionnés précédemment. C’était un exposé aussi provoquant que brillant. Je lui ai donc proposé de le convertir en une série d’articles pour RAGE, mais il a refusé en me disant qu’il était trop flemmard pour cela. Cet exposé fut un électrochoc pour moi, car je me suis rendu compte que je ne connaissais finalement pas suffisamment de choses. Je m’exprimais dans des articles, mais en quoi étais-je légitime pour le faire ? Je me suis alors mis à lire beaucoup plus. J’ai dressé une liste d’auteurs et je me suis attelé à les lire un par un, dans l’ordre chronologique, ce qui est une méthode discutable.
Mon objectif était de trouver une manière singulière de positionner RAGE dans le paysage culturel, mais les moyens se sont rapidement confondus avec les fins. En lisant davantage, je pensais davantage ; en pensant davantage, je ressentais le besoin de coucher mes pensées par écrit. RAGE est alors devenu un objet singulier : celui d’un néophyte créant des ponts inattendus entre différents domaines. Souvent de manière maladroite, certainement, mais aussi parfois de manière pertinente.
Cela s’est traduit par ma série d’articles sur le prométhéisme, qui reprend une grande partie de l’exposé de Greg et qui a connu un certain succès d’estime. Elle constitue, je crois, ma première véritable affirmation intellectuelle : le moment où je suis sorti de la simple réaction pour commencer à proposer une vision du monde cohérente. Au cours de l’écriture de cette série d’articles, je me suis aperçu du lien évident avec la néoréaction et c’est ainsi que je me suis mis à traduire quelques textes de ce courant.
IGV : La culture politique française est souvent structurée par des catégories relativement anciennes – gauche, droite, libéralisme, conservatisme. Est-ce que les débats que vous explorez avec Rage-Culture vous semblent échapper à ces cadres traditionnels ?
NIMH : Je ne pense pas que nous échappions à des catégories anciennes, ni que nous en créions véritablement de nouvelles. Je pense que Carl Schmitt a raison lorsqu’il affirme que les catégories opérantes en politique sont, plus simplement, celles d’ami et d’ennemi. Elles peuvent alors prendre les formes de gauche-droite, libéralisme-conservatisme et bien d’autres encore.
Évidemment, poser la séparation entre ami et ennemi induit une part de subjectivité, puisqu’un ami et un ennemi ne le sont pas par essence, mais toujours en relation avec une autre entité. Il convient alors de catégoriser et de désigner les amis et les ennemis.
Qu’est-ce qui est bon pour moi sur le long terme ? Avoir le meilleur statut possible au sein d’un ensemble social qui possède lui-même le meilleur statut parmi les autres ensembles sociaux. Qui est mon ennemi ? Celui qui obtient, selon moi, un statut qu’il ne devrait pas avoir, et ce au détriment même de l’ensemble social auquel j’appartiens.
Spandrell a nommé le processus conduisant à un tel phénomène le bioléninisme. Celui-ci met en place un système dysfonctionnel, car fondé sur des conventions malignes. L’idée n’est donc pas de critiquer les conventions parce qu’elles seraient des conventions — on ne peut pas avoir de société sans conventions —, mais de tenter de les assainir. Mes amis sont alors les réalistes qui tentent d’accomplir cela.
Comprendre la nébuleuse
IGV : Le terme néoréaction ou NRx est souvent employé pour désigner un ensemble de penseurs et d’auteurs très différents. Comment définiriez-vous ce courant, si tant est qu’il forme réellement un courant cohérent ?
NIMH : La NRx ne forme pas, à proprement parler, une école ou un courant. Elle a regroupé un ensemble de blogueurs qui nourrissaient des griefs envers le système en place, sous différents aspects. C’est précisément ce type de personnes réalistes que rassemble la NRx : réalistes politiques, réalistes raciaux, réalistes sexuels…
Sur quoi sont-ils, au minimum, d’accord ?
→ La démocratie est le problème central, et non la solution. Elle est jugée inefficace, source de chaos et structurellement incapable d’assurer un ordre stable. La violence = conflit + incertitude, et la démocratie incite au conflit entre groupes.
→ La Cathédrale porte le progressisme, envisagé comme une religion séculière : médias, universités et État forment une oligarchie progressiste héritée du puritanisme.
→ L’ordre est préférable au désordre, même lorsqu’il est arbitraire.
→ Le libertarianisme pur est incomplet : il sait parler du marché, mais beaucoup moins bien de l’ordre politique, du pouvoir et de la souveraineté.
→ La légitimité vient de l’efficacité historique, et non du moralisme universaliste.
→ L’égalitarisme est une fiction. Les inégalités humaines sont réelles et structurantes.
→ La cohésion de groupe — culture, identité, normes — constitue une technologie sociale essentielle.
→ « Pas d’ennemis à droite » : refus des purges internes dictées par la morale progressiste.
IGV : Deux noms reviennent souvent lorsque l’on évoque la néoréaction : Curtis Yarvin et Nick Land. En quoi leurs approches diffèrent-elles, et que représentent-ils dans la formation de cet univers intellectuel ?
NIMH : Ce qui unit Curtis Yarvin et Nick Land est sûrement l’apport de la sociobiologie, qui permet à l’Anglo-Saxon de prendre conscience de lui-même par-delà les idées abstraites qui ont traversé son développement historique. Mais ils en arrivent à des conclusions radicalement différentes. Yarvin se veut illibéral et techno-pessimiste, tandis que Nick Land revendique le libéralisme comme une tradition anglo-saxonne et s’inscrit dans un courant posthumaniste.
On peut cependant identifier la racine de ces divergences dans leur position à l’égard d’un événement historique lié à l’histoire anglo-saxonne : soutenez-vous les Normands ou les Saxons ? Il existe de bonnes raisons de se ranger d’un côté ou de l’autre, mais, en définitive, Land se range du côté du mythe selon lequel la création des États-Unis constitue l’expression des Saxons renouant avec leur tradition politique libérale en s’émancipant du joug normand, tandis que Yarvin rejette ce mythe et se range du côté de l’autoritarisme normand.
Nick Land défend ainsi, d’une certaine façon, un libéralisme classique auquel il ajoute une dimension identitaire, voyant cette idéologie comme une tradition anglo-saxonne qui ne pourra survivre à la disparition de ce peuple. Il défend la tradition whig tout en considérant qu’elle porte en elle le meilleur comme le pire, ce qui pourrait se résumer, chez lui, au libéralisme comme à la tentation du communisme. Sa conclusion est que le monde était meilleur lorsqu’il était administré par des Anglo-Saxons et que la colonisation est, en fait, une bonne chose.
Curtis Yarvin va plus loin : il considère que le libéralisme lui-même est une adaptation sociobiologique anglo-saxonne visant à neutraliser le pouvoir normand. En cela, il porte en lui les germes de la décolonisation, puisqu’il fut une adaptation mémétique nécessaire pour neutraliser la domination normande. C’est pourquoi Yarvin se dit illibéral et voit le libéralisme comme le fruit d’une volonté de puissance entravée. Selon lui, les Anglo-Saxons sont ainsi devenus prisonniers de leurs propres mythes, qui leur furent nécessaires dans un contexte sociobiologique donné.
Il ne rejette pas purement et simplement certains apports de cette tradition libérale, mais il s’inscrit en opposition à la tradition whig et montre comment le libéralisme et le communisme naissent, en réalité, d’une même nécessité sociobiologique et forment deux branches distinctes, deux réponses à un même problème.
Pour Yarvin, toutefois, ce problème n’existe pas en premier lieu. Cette défiance envers l’autorité est irréaliste, car il y aura toujours une élite détenant le pouvoir, et le communisme comme le libéralisme ne pouvaient que finir par produire eux-mêmes des systèmes dotés d’une classe dirigeante, qu’il s’agisse de la nomenklatura ou de la Cathédrale. Le vrai communisme, c’est-à-dire l’anarchisme, et le vrai libéralisme, c’est-à-dire l’anarcho-capitalisme, n’ont jamais été tentés, car ils posent comme nécessité préalable la suppression du pouvoir politique hiérarchique existant. Or, cela n’arrivera jamais.
La conclusion de Yarvin est que le pouvoir constitue un donné qu’il faut prendre en compte et accepter, et que la « décolonisation » ne sert jamais que les intérêts d’une classe dirigeante qui ne dit pas son nom, mais qui continue de dominer par cette voie détournée. Cette domination informelle s’exerce alors contre les intérêts du peuple qu’elle gouverne et favorise même son remplacement par les peuples « décolonisés ». Il conviendrait donc de formaliser l’existence de ce pouvoir afin que cette classe dirigeante accepte le bien-fondé de son colonialisme formel et que celui-ci ne s’exerce plus contre les intérêts de son peuple historique.
C’est moins explicitement identitaire, mais Yarvin entend ici s’attaquer à la racine des problèmes identitaires observés. À l’inverse, il considère que s’entêter dans la voie libérale, même en réaffirmant sa spécificité anglo-saxonne, ne pourra que poursuivre la destruction de ce peuple et, plus généralement, des peuples européens.
Celui qui aborde le mieux l’impact historique du conflit entre Normands et Anglo-Saxons est sûrement Mitchell Heisman, dont j’ai traduit l’ouvrage et que je vous invite à vous procurer gratuitement. Je peux également vous rediriger vers ce post, que j’avais écrit il y a quelque temps et qui explicite ces différentes positions.
IGV : La néoréaction est souvent abordée en tant que critique radicale de la démocratie libérale. Quelle est, selon vous, la nature de cette critique ? Est-elle philosophique, historique, ou plutôt technologique ?
NIMH : Comme évoqué précédemment, elle est avant tout sociobiologique, mais de cette approche découle ensuite une critique philosophique, historique et technologique :
Philosophique : l’un des rares articles courts est aussi l’un des plus chargés de sens. Il s’intitule La voie vers les Lumières sombres. Ce que Yarvin met en avant ici, c’est que la pire façon de comprendre ce qu’est la démocratie libérale consiste à demander à un libéral de la définir. Cela revient à demander à un musulman ce qu’est l’islam. On ne peut pas pleinement prendre conscience de la teneur d’une croyance en la considérant uniquement de l’intérieur. Yarvin utilise à ce sujet l’image d’un poussin dans sa coquille. Avant de la percer avec son bec, la coquille constitue tout son univers, et il ne peut concevoir ce qu’elle représente au sein d’un univers plus vaste. Les humains ont un peu cette tendance à se créer des cocons idéologiques qui deviennent leur univers. Le problème n’est pas tant de savoir si ces cocons sont vrais ou faux, mais de comprendre qu’ils ne peuvent pas épuiser la réalité. Cela ramène alors la démocratie libérale au statut d’une religion parmi d’autres.
Historique : l’un des points fondamentaux de l’analyse de Yarvin consiste à mettre en avant les origines idéologiques de la démocratie libérale et à étudier la manière dont ces idées se sont répandues sous la forme de mèmes qui ont progressivement muté. Il attribue cette origine aux puritains anglo-saxons, qui s’appuient sur une vision téléologique de l’histoire communément appelée « whig », en référence au parti anglais qui s’est opposé à l’absolutisme royal en faveur du Parlement lors de la seconde révolution anglaise. Cet aspect révolutionnaire est important. Leur vision de l’histoire est celle d’une progression constante de la liberté individuelle contre la tyrannie de l’absolutisme, favorisée par des événements révolutionnaires mettant en place la démocratie. Ce serait le sens de l’histoire et la manière d’être « du bon côté de l’histoire ». Yarvin est très critique à l’égard de cette lecture de l’histoire.
Technologique : la démocratie est considérée comme une mauvaise technologie politique, car elle introduit de mauvaises boucles de rétroaction. Les gouvernements en place tirent leur légitimité de la souveraineté populaire et doivent donc obtenir les faveurs du peuple. Celui qui remporte les élections n’est alors pas nécessairement celui qui gouverne le mieux, mais celui qui contrôle le mieux l’opinion publique.
IGV : Les NRx sont généralement associés à la Silicon Valley et à certains milieux technologiques. Quel est l’univers mental et culturel habité par les auteurs néoréactionnaires ?
NIMH : Ce lien existe principalement par le biais de Nick Land, qui est un auteur davantage cité que Yarvin dans ces milieux. Comme évoqué précédemment, Yarvin est, lui, techno-pessimiste. S’il a un temps vu la solution dans la figure d’un CEO monarque et volontairement mentionné Musk comme candidat, il le critique aujourd’hui vertement pour ses côtés désespérément libertariens. Je dis souvent que, lorsque l’Anglo veut devenir nietzschéen, au mieux, il deviendra randien. Ce que j’entends par là, c’est que l’idéal des Anglos, leur mythe, est celui d’un État minimal qui vous laisse tranquille. C’est le fameux « Don’t tread on me ».
Plus généralement, cette critique peut être étendue aux tech bros de la Silicon Valley. J’ai écrit un article dans lequel j’ai essayé de mettre en avant le lien entre la pensée de BAP (Bronze Age Pervert) et la lentille cybernétique de Land, dont les tech bros sont friands. L’article a été pas mal relayé, car BAP en a fait lui-même la promotion, et je pense que des gens comme Andreessen l’ont lu, puisque je le cite dedans et qu’il s’est mis à me suivre à la suite de cela. Je conclus l’article par une exhortation appelant Musk à prendre le pouvoir. Je pensais réellement qu’il pourrait transformer son pouvoir économique en pouvoir politique, mais je crois qu’il n’en a même pas envie. Il ne veut pas exercer le pouvoir, mais simplement neutraliser le pouvoir qui s’exerce sur lui.
Le problème est que la gauche, elle, veut exercer le pouvoir, et la droite perdra toujours sur le long terme si elle estime avoir atteint son objectif au moment où elle parvient à neutraliser temporairement le pouvoir de la gauche. Peter Thiel, autre acteur de la Silicon Valley, semble avoir mieux compris cela. Il paraît pousser la Silicon Valley vers ce changement de mentalité, mais l’Anglo reste profondément randien. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les figures politiques qui émergent, comme Trump ou Vance, soient respectivement d’origine allemande et écossaise. Ils sont sûrement moins prisonniers de ces mythes.
Internet, contre-cultures et production intellectuelle
IGV : Une caractéristique frappante de ces courants est leur origine largement numérique : blogs, forums, réseaux sociaux. Pensez-vous que le fait numérique et technologique reconfigure nécessairement les idées et le politique ?
NIMH : Pas le moins du monde. Les idées de la NRx sont largement anciennes, et la technologie ne sert ici qu’à les rebrander et à les diffuser. Voici les principales idées dont la NRx hérite d’autres auteurs :
→ La démocratie et la liberté ne sont pas compatibles. La démocratie est un socialisme mou. (Hoppe)
→ La conception whig de l’histoire, selon laquelle le monde se dirigerait vers toujours plus de liberté, est erronée. (Carlyle et Nietzsche)
→ Le pouvoir est indestructible. Il ne peut qu’être transféré et tend à se renforcer. (Jouvenel)
→ Toute société, quel que soit son régime, est toujours gouvernée par une élite qui détient réellement le pouvoir. (Mosca et Michels)
→ Cette élite légitime son pouvoir au moyen d’une formule politique. (Mosca)
→ Le pouvoir réel appartient à la classe qui contrôle les organisations, et non à celle qui détient la légitimité officielle. Aujourd’hui, il a été transmis à une classe managériale. (Burnham)
→ Il existe deux types de libertés : celle qui est obtenue par la conquête et maintenue par la force, et celle qui est concédée par le droit. (Schmitt, Jouvenel et Nietzsche)
→ La politique repose sur le conflit entre ami et ennemi. (Schmitt)
L’impact de la technologie sur le politique est beaucoup plus direct et ne passe pas nécessairement par les idées. L’avance technologique confère de la puissance. La puissance favorise ensuite certaines idées.
IGV : Rage-Culture participe aussi d’une forme de médiation culturelle : vous introduisez en français des débats très spécifiques au monde anglophone. Quelles difficultés rencontrez-vous dans ce travail de traduction et de contextualisation ?
NIMH : Sur la forme, d’abord, l’édition d’articles de blog exige de conserver les liens vers lesquels les articles renvoient, et ils sont parfois très nombreux.
Sur le fond, ensuite, ces textes sont souvent imprégnés de termes liés à la culture des forums de la fin des années 2000. Certains auteurs sont plus faciles à traduire que d’autres, et ceux qui sont difficiles le sont pour des raisons entièrement différentes. Land emploie souvent des tournures de phrase étranges, BAP dégrade volontairement ses formulations, Carlyle écrit dans un anglais vieux de près de deux siècles… Il faut parvenir à restituer ces particularités dans la traduction.
IGV : Vous avez récemment publié une traduction de la Maison de Kyōko, de Yukio Mishima. Sur le site de RAGE sont publiés des articles en rapport avec les sciences et la culture. Dans quelle mesure avez vous vocation à dépasser le seul courant NRx pour l’inscrire dans un horizon plus large ?
Je ne crois pas que la NRx épuise les thèmes importants. Elle vise principalement à analyser le pouvoir. RAGE entend aborder d’autres aspects de l’existence et n’est pas seulement un site néoréactionnaire. On peut me qualifier d’auteur NRx, et cela ne me dérange pas le moins du monde. Il est également vrai que RAGE a largement contribué à introduire la NRx en France et que cela fait désormais partie de son identité dans l’inconscient collectif. Cependant, l’objectif de RAGE ne s’est jamais résumé à cela, et nous accueillons les écrits d’auteurs qui ne sont même pas NRx.
Réception et malentendus
IGV : Les discussions autour de la néoréaction suscitent souvent des réactions très polarisées. Avez-vous le sentiment que ces idées sont parfois mal comprises ou caricaturées dans l’espace public ? Quelles en sont les causes ?
NIMH : La majorité des difficultés que je rencontre relèvent du service après-vente. La NRx faisant de plus en plus parler d’elle, un nombre croissant d’acteurs se sentent obligés d’en parler eux aussi. Ils ne prennent cependant pas le temps de véritablement lire les auteurs, de toute évidence, puisqu’ils racontent souvent n’importe quoi à leur sujet. Sous la plume de certains, Yarvin devient même un transhumaniste ultralibéral, alors qu’il se définit lui-même comme techno-pessimiste et illibéral. Cela me demande beaucoup de temps pour relever et corriger ces erreurs. Des erreurs qui pourraient souvent être évitées en me contactant au préalable, mais ces critiques viennent fréquemment de personnes qui cherchent surtout à protéger leur pré carré.
IGV : À l’inverse, voyez-vous aussi des formes de fascination ou de mythologisation autour de ces courants ?
NIMH : Non, pas vraiment, ou alors de la part d’adversaires déclarés. Certains cherchent à faire croire, parfois peut-être de bonne foi, que la NRx serait un mouvement occulte porteur d’un projet accélérationniste consistant à provoquer la chute de nos sociétés complexes. C’est, à tout le moins, une lecture aussi stupide qu’erronée. D’autres se fourvoient sincèrement. Par exemple, Maudin Malin a réalisé une présentation de Land qui me semblait erronée. Je le lui ai fait remarquer et il ne s’est pas braqué. Au contraire, il m’a posé des questions sur le sujet en vue d’une vidéo plus complète. C’est une démarche que je salue. J’apprécie toute critique informée, et je crois qu’il y en a beaucoup à formuler.
IGV : Ego Non, important vidéaste français spécialisé dans la philosophie politique, a récemment sorti une vidéo de présentation du courant néoréactionnaire. Cette vidéo a été très vue et partagée. Avez-vous été témoin d’un gain d’intérêt français pour les productions de Rage-Culture ou les thèmes néoréactionnaires suite à la publication de cette vidéo ?
NIMH : Oui, je remarque un gain d’intérêt. Tout d’abord dans les ventes d’e-books, à la suite de la vidéo dans laquelle Antoine renvoie vers notre Tipeee. Je n’ai pas encore, en revanche, les chiffres des ventes de livres physiques. Je le remarque aussi à la manière dont les noms et les idées de ces auteurs commencent à apparaître chez des personnes issues de sphères plus éloignées. Par exemple, Ulrich, du Café viennois, a consacré un post entier à la trichotomie de Spandrell, alors qu’il se situe sur une ligne très libertarienne. C’est inattendu, mais appréciable.
Perspectives intellectuelles
IGV : Certains découvrent le courant néoréactionnaire et surestiment son influence au sein des sphères américaines, quand d’autres la minimisent. Quel est sa portée réelle dans l’espace politique américain, et à quels milieux pourrait-elle s’étendre à l’avenir ?
NIMH : L’influence est largement surévaluée. Les journalistes aiment se faire peur et imaginer que Peter Thiel et Elon Musk vont mettre fin à la démocratie, car ils seraient des lecteurs assidus de Yarvin. Il n’en est rien, mais l’influence n’est pas non plus nulle de nombreux nouveaux visages du GOP revendiquent cette influence.
IGV : Les néoréactionnaire ambitionnent de convaincre les élites. Faut-il comprendre que le peuple est limité tant dans ses perspectives insurrectionnelles qu’intellectuelles ?
NIMH : Il est évident qu’en moyenne, « le peuple » est intellectuellement limité, puisque son niveau intellectuel est calculé selon une moyenne et qu’il est donc nécessairement… moyen. Il n’en va pas de même pour ce qui est de l’insurrection, puisque celle-ci est nécessairement populaire, ou n’est pas. La critique de l’insurrection populaire formulée par Yarvin relève d’un autre problème, celui de la légitimité et de la responsabilité. Un pouvoir concentré entre quelques mains identifiables permet d’identifier facilement les responsables et leur confère une légitimité. À l’inverse, un pouvoir diffus est synonyme d’irresponsabilité et, par conséquent, d’un manque de légitimité. Dans l’un de nos podcasts, Anthony Radioactif évoque la manière dont certaines technologies, notamment dans leurs usages militaires, tendent à concentrer le pouvoir, tandis que d’autres tendent à le diffuser. Le fusil mis entre les mains du plus grand nombre lors de la Révolution française conduit ainsi à une diffusion du pouvoir, tandis que l’essor de l’IA, qui est le fait d’une poignée de compagnies, tend au contraire à concentrer le pouvoir entre leurs mains. Si la NRx est associée à l’élite technologique, c’est parce que ses écrits décrivent ce mouvement, qui correspond à une prise de contrôle sans insurrection. S’il devait y avoir une insurrection populaire, elle se ferait alors contre cette élite en formation.
IGV : Quels textes conseilleriez-vous à quelqu’un qui souhaiterait découvrir sérieusement ces discussions, sans passer uniquement par les caricatures ou les polémiques ?
NIMH : J’avais fait un poste sur X il y a quelques temps, listant les ouvrages contemporains à avoir lu :
Le Moment Straussien de Peter Thiel
Bronze Age Mindset de BAP
The Dark Enlightenment de Nick Land
Gentle Introduction to UR et Open letter to open-minded progressives de Curtis Yarvin
The Gig Economy et God-shaped hole de Zero HP Lovecraft
Bio Leninism de Spandrell.
IGV : Comment vous soutenir ?
NIMH : Vous pouvez nous soutenir sur notre Tipeee, mais cela n’a même pas à être votre motivation première. Nous y proposons des contreparties pour vos dons qui font de ce soutien un échange valable pour les deux partis. N’imaginez pas que, par votre don, vous auriez agi pour une cause et fait avancer un agenda. J’ai bien peur que cela demandera beaucoup plus d’efforts, mais au moins vous pourrez obtenir des ebooks.
Le site web de RAGE-Culture : https://rage-culture.com/
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