Julien Rochedy au secours des élites

Un stylo à la main, mais rien pour noter. Julien Rochedy était l’invité des Incorrectibles, face à Eric Morillot. Entre deux digressions, l’écrivain a livré une sortie qui mérite réflexion.

César Cavallère

8/24/20267 min lire

« Le fait de critiquer nos élites, évidemment c’est partagé par tout le monde. Tout le monde critique les élites, c’est la base, parce qu’en fait c’est eux qui sont censés être aux manettes. Mais faire un focus absolu sur les élites dans une logique que j’appelle « intentionnaliste », c’est-à-dire qu’en fait, le Mal sur terre, le mal français, tous nos problèmes viennent de décisions d’élites qui intentionnellement nous auraient emmené ici. »

Sa cible, c’est ceux qui pensent que si la France va mal, c'est notamment parce que ceux qui la dirigent ont pris des décisions en connaissance de cause. Comme si cette évidence méritait un terme dédié pour être aussitôt niéei. Car pour Rochedy, ce ne sont pas vraiment les élites qui décident, ce sont les circonstances. Sa formule mérite d'ailleurs un nom ; appelons ça le rasoir de Rochedy : ne jamais attribuer à la volonté d'une élite ce qui peut être commodément excusé par des contraintes matérielles.

L’irresponsabilité morale des décideurs

Commodément, en effet. Le sabordage du nucléaire, McKinsey dans les cabinets ministériels, Atos, l'immigration incontrôlée ; tout ça ne serait donc la faute de personne en particulier. Le responsable ne saurait être coupable, puisque ce serait lui imputer une intention.

L’argument a un air de déjà-vu. Expliquer la délinquance par les seules conditions socio-économiques, c'est une antienne bien connue à gauche. Il n’existe d’ailleurs aucune différence de nature entre cet argument et celui du racisme systémique ou du patriarcat. L’acteur devient une simple courroie de transmission de contraintes qui le dépassent, jamais un sujet qui choisit. Curieuse convergence, pour quelqu'un qui se réclame par ailleurs d'une droite de la responsabilité et du mérite.

Il continue : « Quand tu écoutes leurs discours, Soral ou Rougeyron, tous ces gens, c’est nos élites qui sont malveillantes. En elles-mêmes. En soi. Nous les identitaires de droite, nous pensons que les problèmes sont beaucoup plus structurels. Beaucoup plus liés à des causes matérielles. Nous avons une approche plus réaliste et pragmatisme des choses je pense. C’est des discours qui marchent bien sur internet parce que les gens ont envie d’entendre ça, c’est les gentils contre les méchants, star wars, le gentil peuple vertueux contre les méchantes élites corrompues. »

Il est soudainement devenu porte-parole de la mouvance identitaire, peut-être après avoir édité une traduction de Martin Sellner dont les tournures laissent penser à l’IAii. La palinodie s'explique par trois hypothèses qui ne s'excluent pas. Se distinguer de Soral et de Rougeyron, d'abord, dont il ne cesse de se démarquer comme s'il pensait contre eux plus que par lui-même. Un contrarianisme de fond, ensuite, qui lui interdit de penser comme le lambda, qu’il méprise. Enfin, il s’imagine lui-même en élite, soufflant à l'oreille d'Édouard Philippe plutôt que de crier dans la rue avec les ploucs.

Le camarade Rochedy n'est plus très loin de nous dire que « c'est dialectique » à la manière d’un marxiste. C'est un sophisme. Il n'y a pas besoin de prêter aux élites des intentions diaboliques pour constater qu'elles appliquent de façon dogmatique des choix idéologiques précis, dont elles tirent un bénéfice statutaire tout en reportant le coût humain et social sur la population. On peut légitimement objecter que la grille de lecture identitaire crée un autre antagonisme qui se résume à : nous contre eux. Car oui, le propre du politique est d’être toujours réductible à ami et ennemi.

Et même à supposer que ces politiques ne procèdent que de causes matérielles, cela ne dédouanerait en rien le décideur. On pique bien un chien qui mord, indépendamment de ses raisons profondes. Un responsable politique au bilan mortifère n'a pas besoin d'être un monstre intentionnel pour devoir rendre des comptes ; il suffit qu'il ait décidé, et que le résultat soit là.

« Une grosse partie de la droite est idéaliste. C’est-à-dire qu’elle pense que les idées dominent le monde, etc. et que si on a des bonnes idées, c’est bon, et que nos élites nous amènent dans des mauvaises situations précisément parce qu’elles ont des mauvaises idées, qu’elles sont mal intentionnées. »

Pouvons-nous maintenant demander à Julien Rochedy quelle était l’idéologie qui nous a amenés à importer des millions d’immigrés ? L’accusation d’idéalisme est savoureuse venant de l’auteur de « Philosophie de droite »iii. Après avoir lutté contre « la déconstruction », il s’est finalement rendu compte que les idées n’ont pas d’incidences sur le monde.

Un énième retournement de veste

Qu’il semble loin le Rochedy qui twittait en 2017 qu’« il y aurait un livre entier à écrire pour expliquer comment Paris et ses élites ont trop souvent passé leur temps à trahir la France » ! Que dire encore de celui de 2023 qui disait que « L’histoire retiendra que les élites encouragèrent le remplacement de nations entières sans jamais demander l’aval des peuples concernés » ? Il s’était alors, à l’insu de son plein gré, rendu coupable d’intentionnalisme.

C’était avant que les dossiers Epstein aient été publiés par le Department of Justice des États-Unis. Là, Rochedy a mis un point d’honneur à montrer qu’il ne partageait pas les passions des foules. Dans un tweet, il indiquera qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que « les élites se tapent des putes. » Sauf que le dossier ne parle pas de galanterie tarifée entre consentants, mais d'un réseau pédocriminel, la France étant, excusez du peu, le second foyer mondial de cette traite d'êtres humains, et des participants aux fameuses lupercales.

Relancé sur la contradiction, il a répondu par la dérision : « Nous avons bien affaire à une élite sataniste pédo-criminelle dirigeant le monde avec le Mossad derrière qui pilote tout et franchement ce n’est pas bien ! Bouh ! »

Minimiser à ce point, c'est démontrer sa propre thèse par l'absurde. Voilà bien un cas où l'on pourrait légitimement parler d'intention et de choix délibéré. Et c'est précisément le moment que Rochedy choisit pour ranger son rasoir au tiroir et regarder ailleurs. On pense malgré soi à Maurras tournant en ridicule ceux qui s'intéressaient à l'affaire Stavisky, quelques mois avant le 6 février 1934.

La lutte contre les élites corrompues constitue pourtant un mythe mobilisateur universel, y compris pour ceux qui prétendent s'en méfier. La gauche elle-même, faute de grief sérieux contre Marine Le Pen, se rabat sur les détournements de fonds : preuve, s'il en fallait, que l'accusation de corruption reste la munition politique la plus commune, et non la moins efficace.

Là où Rochedy touche juste (et où il se perd)

Il faut lui accorder ceci : il existe bien une nécessité structurelle pour toute société de se reposer sur des élites, et donc une nécessité de faire émerger une élite de droite. Mais à réduire tout le problème à cette seule proposition, on aboutit à quelque chose d'aussi vrai que tautologique : il faut devenir plus compétent que les autres pour gagner. Quelle différence, au fond, avec le développement personnel d'un Jordan Peterson dans ses pires heures ? C'est encore se soumettre au culte de la performance individuelle, là où il faudrait penser un rapport de forces.

Rochedy regarde vers les États-Unis pour appuyer cette même croyance en la compétence individuelle, et il a raison de distinguer deux droites : d'un côté les technocrates, Thiel, l'orbite Musk, Palantir, de plus en plus critiqués pour leur interventionnisme et leur proximité avec l'AIPAC ; de l'autre une masse qui n'en veut plus ni des lobbys ni du néoconservatisme. L’erreur vient de la conclusion qu'il en tire. Ce sont Rogan, Carlson, ou Fuentesiv qui rassemblent les foules aujourd'hui. Cette fatigue envers les élites, quelle que soit leur couleur, nourrit le basculement populiste. Ce que Rochedy présente comme la victoire d'une élite éclairée est en réalité une révolte contre elle, et un retour au populisme.

La contre-élite ne se décrète pas

On ne bâtit pas une contre-élite sans, d’abord, dresser la liste de ceux qu’on va faire payer. Les élites actuelles ne sont pas juste mauvaises parce qu'elles ont de mauvaises idées, mais également parce que le système moderne leur permet d'être totalement irresponsables du coût de leurs expérimentations idéologiques. Christopher Lasch décrivait déjà ce mouvement dans la Révolte des élitesv, des classes dirigeantes de plus en plus détachées du sort commun, ayant renoncé à toute solidarité avec la nation dont elles tirent pourtant leurs privilèges. L'élite contemporaine ne pense qu’à sa propre survie sans le moindre souci de ce qu’elle laissera derrière elle. La position de Rochedy tient de la croyance de luxe.

La seule façon pour une contre-élite d'émerger et de conserver son intention initiale, c'est d'exister en dehors du système et d'utiliser la pression extérieure de la masse pour ébranler la structure. Séparer l'émergence d'une contre-élite de la poussée populiste du peuple est une absurdité stratégique : sans la pression du bas, la contre-élite du haut n'a aucun levier pour remplacer la caste en place.

Les mécanismes de sélection des institutions actuelles sont conçus pour neutraliser ou éliminer les éléments dissidents. En cherchant à paraître « fréquentable » pour accéder aux responsabilités, la contre-élite risque de se faire absorber et de perdre ce qui faisait sa spécificité (c'est le piège classique de la déradicalisation des partis de gouvernement). C’est ce qu’a fait le RN, devenant un rouage de plus dans le système républicain, une histoire pour faire peur aux enfants.

En rejetant le populisme sous prétexte qu'il est vulgaire ou stérile, cette position coupe la contre-élite de sa seule source de légitimité politique face à un système verrouillé. Elle s'enferme dans un entre-soi aristocratique qui n'a aucun moyen d'imposer son arbitrage dans le réel.

Historiquement, la droite théorise l'élite par sa capacité de décision, son incarnation de la volonté et son devoir de charge : noblesse oblige. En transformant l'élite en gestionnaire entièrement soumis aux questions matérielles, Rochedy lui retire toute responsabilité. Le stylo aurait pu rester dans sa poche, ce jour-là.

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iL’usage de ce terme est étonnant car le courant historiographique « intentionnaliste » a pour objet de démontrer que la solution finale de la question juive a été le résultat « d’une décision consciente des autorités nazies ». La comparaison est en l’espèce assez malheureuse.

iiRemigration, une proposition, Sellner Martin, 2026, Éditions Hétairie.

iiiPhilosophie de droite, Julien Louis Rochedy, 2022, Éditions Hétairie.

ivFuentès est en réalité un cas à part. Son audience est plus restreinte mais à la fois plus jeune et plus engagée.

vLa Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Christopher Lasch, 1996, Flammarion.

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