Laisser le corporatisme à l’Histoire
En 1767, Adam Smith explique dans La Richesse des Nations que pour qu’un travail soit fait de manière tolérable, il faut le faire réaliser dans les faubourgs, où les travailleurs ne jouissent d’aucun privilège d’exclusivité et ne peuvent compter sur rien d’autre que leur caractère, c’est à dire les artisans hors guildes de métiers. Vingt ans avant la Révolution française, le plus célèbre des économistes classiques pointe déjà du doigt un système économique à bout de souffle. Pourtant, presque un siècle et demi plus tard, plusieurs théoriciens et mouvements politiques réhabilitent ce principe d’organisation pour tenter de répondre aux problèmes apparus avec la révolution industrielle.


« Les gens du même métier se réunissent rarement, même pour se divertir, sans que la conversation ne se termine par une conspiration contre le public ou quelque stratagème pour faire monter les prix. » Adam Smith, La Richesse des Nations, livre I, chapitre X.
En 1767, Adam Smith explique dans La Richesse des Nations que pour qu’un travail soit fait de manière tolérable, il faut le faire réaliser dans les faubourgs, où les travailleurs ne jouissent d’aucun privilège d’exclusivité et ne peuvent compter sur rien d’autre que leur caractère, c’est à dire les artisans hors guildes de métiers. Vingt ans avant la Révolution française, le plus célèbre des économistes classiques pointe déjà du doigt un système économique à bout de souffle. Pourtant, presque un siècle et demi plus tard, plusieurs théoriciens et mouvements politiques réhabilitent ce principe d’organisation pour tenter de répondre aux problèmes apparus avec la révolution industrielle. Quelques décennies plus tard, plusieurs régimes autoritaires décident de se l’approprier et d’en faire leur doctrine économique. Encore aujourd’hui, certaines écoles militantes continuent de défendre et prôner ce système censé répondre au fameux slogan « ni marxisme, ni libéralisme » et incarner une Troisième Voie économique. Il est temps de démontrer pourquoi il faut en terminer avec l’héritage de René de la Tour du Pin et sa doctrine, déjà en état de mort cérébrale bien avant la naissance du penseur français, avant même que Le Chapelier n’enfonce le dernier clou du cercueil d’un corporatisme devenu le symbole tristement comique d’une ornière intellectuelle du camp national.
L’économie, éternelle étincelle de toute révolution
Socle de l’organisation économique et sociale de l’Ancien Régime durant plusieurs siècles, les corporations (ou plutôt jurandes, guildes ou métiers comme elles étaient réellement appelées à cette époque, le terme corporation leur étant attribué à posteriori) ne cessent de consolider leur place dans la société de l’époque, renforcées, règne après règne, par les souverains français successifs. Il pourrait être vu d’un bon œil que ces organisations, à l’origine spontanées, formées de façon organiques et fondues dans la société médiévale s’encrent toujours un peu plus dans le paysage productif. Ce modèle tant vanté pour sa dimension harmonique, idéal pour la préservation du Bien Commun et la protection des structures traditionnelles. Il serait alors possible d’en regretter l’abolition par les Révolutionnaires, comme le fait la droite contre-révolutionnaire depuis deux siècles maintenant. Ce serait malheureusement faire fi de l’éléphant au milieu de la pièce, ce même éléphant que les contre-révolutionnaires s’obstinent à ignorer, volontairement ou non. Il serait en effet regrettable d’omettre le fait que les jurandes sont une des causes majeures de la fin de la fin sanglante d’un régime millénaire.
Les Lumières sont indéniablement le socle intellectuel et philosophique de la Révolution française. En revanche, les masses ne se soulèvent jamais pour un idéal tant qu’elles peuvent vivre dignement. En d’autres termes, entretenir une économie fonctionnelle et prospère est empiriquement le meilleur moyen d’éviter toute révolte sanglante d’ampleur. Il convient donc de se pencher sur ce qu’était concrètement le système corporatif pour comprendre pourquoi il était condamné à disparaître. Il existe de nombreux historiens spécialistes modernes de la question absolument passionnants tels qu’Emile Coornaert ou Steven L. Kaplan, mais on ne décrit jamais mieux un phénomène que lorsqu’on l’a vécu. En cela, le plus bel et stupéfiant état des lieux de l’économie française du XIXe siècle est sans nul doute Turgot, contrôleur général des finances et proche de Louis XVI. Il est resté dans l’histoire pour ses six édits de réforme qu’il a proposé au roi en 1776 afin de sauver le royaume. Le plus impactant et celui qui nous intéresse est le quatrième portant sur la fin des jurandes et des maîtrises. Pourtant, la postérité a bien gardé les noms d’Allarde et de Le Chapelier comme les bourreaux des corporations, car ce sont bien eux qui y ont réellement mis fin. En effet, Louis XVI, préférant écouter son épouse plutôt que Turgot, rejette ses édits et renvoie ce dernier, creusant ainsi sa propre tombe en préférant une paix de court terme à une impopularité temporaire.
Pour savoir pourquoi Turgot pense qu’abolir le système corporatif est vital, il suffit de lire le préambule de son quatrième édit dans lequel il expose au roi les nombreux problèmes inhérents à ce système. Il y explique de façon tranchante comment quelques grandes familles ont verrouillé ces institutions par la mainmise sur la maîtrise en se cooptant entre elles, faisant en sorte que les « chefs-d’œuvres », condition indispensable d’accession à cette maîtrise, soient infaisables pour ceux n’étant pas issus de leur famille, leur faisant dépenser des quantités d’argent et de temps impensables pour la quasi-totalité des artisans aspirant à ouvrir leur commerce un jour. Turgot énumère aussi tous les mécanismes émanant des jurandes qui gangrènent toute l’économie. Chaque corporation légiférant pour elle-même et étant seule décideuse des personnes qu’elle accepte en son sein empêche de facto toute concurrence légale et, par extension, tous les bienfaits de cette concurrence. Elles se protègent au détriment des consommateurs, des citoyens qui n’ont d’autre choix que de faire appel à elles, souvent à plusieurs jurandes différentes pour un unique ouvrage fini, étant donné que certaines corporations jouissent de privilèges de production verrouillés, leur octroyant le droit exclusif de fabriquer un bien particulier nécessaire à d’autres guildes pour avancer sur un ouvrage.
Elles font aussi pression sur l’autorité royale pour empêcher un surplus de biens disponibles sur le marché et entretenir ainsi une pénurie artificielle, précisément car cela leur permet de maintenir les prix hauts. En parallèle, elles entretiennent un système d’apprentissage rallongé à l’absurde, faisant travailler l’apprenti pour son maître en toute gratuité pendant des années, alors qu’il pourrait tout à fait commencer à se faire rémunérer à la pièce après quelques semaines d’apprentissages. C’est sans compter sur le fait qu’il ferait directement concurrence aux acteurs déjà en place sur le marché, y compris son propre maître. Avec le temps et en réaction logique à ces entraves à la liberté d’entreprendre, des ateliers clandestins commencent à apparaître un peu partout dans les faubourgs. Comme l’explique Adam Smith, ces travailleurs refusés des corporations se tournent vers l’illégalité en s’installant et travaillant dans les faubourgs, œuvrant aux métiers qu’ils souhaitent, fabriquant ainsi la même chose la que la guilde du même domaine, mais à un prix bien plus attractif et avec une qualité souvent supérieure. Cela crée une concurrence telle que certains artisans des jurandes se mettent à sous-traiter à ces ateliers clandestins. Prenant de plus en plus de place économique en parallèles des corporations, ces dernières font pression pour que ces mêmes ateliers soient interdits et fermés.
Voilà dans quelle situation absurde, bien que logique, se trouve l’économie du Royaume de France avec son système corporatif à la veille de la Révolution. Avec le temps, les guildes poussent toujours plus pour accroître leurs privilèges, ce qui est dans leur intérêt, arrivant à un point de cristallisation des tensions que Turgot a bien cerné et exposé à Louis XVI. Le blocage économique est tel que les apprentis et artisans en devenir, censés trouver parfaitement leur compte dans ce système de corporations, sont les premiers à encourager l’abrogation de toute organisations collectives liée au travail…
Le chaînon manquant du nationalisme
Alors que l’Ancien Régime s’est effondré avec (à cause de) son système corporatif depuis environ un siècle, la question d’un changement de système économique est de mise en réponse au déboires sociaux crées par la révolution industrielle. La question sociale est incontournable au tournant du XXe siècle en France comme en Europe. C’est à cette période qu’émerge, en parallèle des libéraux et des communistes, un courant se présentant comme une alternative aux deux premiers. C’est d’abord René de La Tour du Pin et Albert de Mun, proches des milieux contre-révolutionnaires et monarchistes, qui mettent en avant le corporatisme, directement inspiré du système d’organisation économique d’Ancien Régime et basé sur la doctrine sociale de l’Église, comme une « troisième-voie ». Ils sont suivi par le Pape de l’époque, Léon XIII, avec l’encyclique Rerum Novarum. Immédiatement adopté par une large part des mouvements nationalistes (et plus tard fascistes), il est la réponse parfaite qui était attendue par les milieux catholiques et traditionalistes pour contrer à la fois le matérialisme, la logique d’affrontement du marxisme, et l’anarchie du capitalisme libéral. Le principal promoteur de ce système dans le paysage politique français est sans nul doute l’Action française qui adopte le corporatisme comme sa doctrine économique, qu’elle conserve encore aujourd’hui. Maurras avait lui même déclaré : « Ce n’est pas La Tour du Pin qui est à l’Action française, c’est l’Action française qui est à La Tour du Pin ! ». Mais nous y reviendrons plus tard...
Il faut quand même reconnaître que le corporatisme n’apparaît pas sans raison. Il est une réaction logique et sincère des milieux catholiques à la misère et aux conflits sociaux nouveaux apparus (ou du moins devenus plus visibles) avec l’adoption générale du capitalisme. La misère existait en fait déjà, mais les mouvements massifs de population et sa concentration dans les villes nouvellement industrialisées l’ont rendu tout simplement plus visible. La vraie nouveauté est l’effectif déracinement et la naissance de la mobilité sociale à grande échelle. Paradoxalement, même s’il serait malhonnête d’éclipser les aspects négatifs de ce passage au capitalisme, c’est pourtant ce même capitalisme qui a réduit la misère et la pauvreté plus vite et à un niveau qu’aucun autre système d’organisation ne l’a jamais permis. Mais avant de s’attarder plus amplement sur les raisons techniques de son inefficacité, il convient de rappeler ce qu’était ce corporatisme qui imprégna le paysage politique de la première moitié du XXe siècle.
La Tour du Pin défend donc un modèle corporatif à trois niveaux d’organisation : la corporation, basée sur le modèle d’Ancien Régime, devant servir à légiférer, organiser et défendre les intérêts d’un même corps de métier ; l’association professionnelle, servant à défendre les intérêts des travailleurs sur le modèle d’un syndicat ; et enfin le corps d’état, regroupant la représentation à l’échelle nationale de l’ensemble des corporations d’un même métier. Il expose également trois principes absolument indispensables à son modèle. Le premier est la création d’un « patrimoine corporatif indivisible et inaliénable », c’est à dire une caisse de cotisation commune financée par des impôts de production afin de payer les soins des travailleurs malades, les pensions de retraite, les allocations chômage et le financement des écoles professionnelles. Le second est la délivrance d’une certification professionnelle par la corporation du métier concerné, permettant d’accéder à la profession souhaitée. Enfin, le troisième est l’autonomie professionnelle des corporation. Elles réglementent elles-mêmes la profession et règlent seules leurs conflits internes.
Voulant s’affranchir de la lutte des classes en lui opposant la coopération des classes au sein des corporations, plusieurs mouvements autoritaires ou fascistes ont imposé un modèle corporatif dans leur pays respectif. Ce fut le cas par exemple de l’Estado Novo de Salazar au Portugal, de Mussolini en Italie, de Juan Perón en Argentine et même du Régime de Vichy du Maréchal Pétain en France. Ces quatre exemples permettent de tirer quelques enseignements très intéressants. Le régime de Salazar est sans doute celui se rapprochant le plus du modèle de La Tour du Pin, bien que sa mise en pratique soit bien plus étatisée. Les grémios (corporations) organisent les relations professionnelles et permettent une relative stabilité sociale et un assainissement budgétaire. En revanche, la protection des professions, le manque de concurrence et le faible dynamisme industriel freinent l'innovation et maintiennent le pays dans un retard économique par rapport au reste de l’Europe, cantonnant le Portugal à un pays majoritairement agraire jusqu’aux années 1960.
En Italie, le régime fasciste met en place un système corporatif où les organisations professionnelles sont rapidement subordonnées au Parti et à l'État. Si le modèle réussi à réduire les conflits sociaux et à faciliter la coordination économique, il engendre en parallèle une lourde bureaucratie et une allocation inefficace des ressources et des capitaux. Les politiques d'autarcie et de préparation à la guerre n’arrangent rien et aggravent même ces faiblesses. In fine, le corporatisme sert davantage au contrôle politique qu'à la performance économique. Ensuite, le cas de l’Argentine est un peu différent. Le péronisme n'est pas un corporatisme au sens strict, mais il en reprend plusieurs caractéristiques majeures : forte intégration des syndicats à l'État, représentation organisée des travailleurs et recherche d'une coopération entre capital et travail sous l'arbitrage du pouvoir politique. Perón, arrivant aux commandes d’un pays parmi les plus riches du monde à cette époque, augmenta fortement les salaires, développa la protection sociale et stimula la consommation intérieure, ce qui permet dans un premier temps de soutenir une certaine croissance et surtout le niveau de vie général. En revanche, le modèle repose largement sur des dépenses publiques élevées, un protectionnisme important et une intervention permanente de l'État. Lorsque les recettes des exportations agricoles diminuent, le système révèle les problèmes masqué jusqu’ici par l’intervention économique. L’Argentine s’enfonce alors dans une inflation persistante, des déficits, une baisse des investissements privés et une perte de compétitivité. Le péronisme réussi donc l’exploit de faire passer l’une des meilleures économies de la planète au classement du PIB Per Capita à la quinzième place en à peine dix ans. L’Argentine ne cesse pas la suite de s’enfoncer toujours plus bas dans ce classement à mesure que les gouvernements péronistes s’enchaînent et ce jusqu’aux années 2020.
Enfin, le Régime de Vichy entreprend lui aussi une réorganisation de l'économie française selon une logique corporatiste avec la Charte du travail de 1941. Les syndicats indépendants sont supprimés et les professions sont encadrées par des organisations placées sous le contrôle de l'État. Le gouvernement renforce donc fortement l'intervention administrative, sans pour autant produire une véritable autonomie corporative. Dans le contexte de guerre, de pénuries, de rationnement et de réquisitions allemandes, l'économie française connaît une forte désorganisation, une chute de la production et un développement du marché noir. Le contexte empêche donc de tirer un bilan précis et global, mais l'expérience montre surtout que le modèle corporatif de Vichy ne parvient ni à améliorer l'efficacité économique ni à remplacer avantageusement le mécanisme concurrentiel. Il apporte au contraire une couche de réglementation et de contrôle administratif à une économie déjà profondément contrainte par la guerre et l'occupation.
Les vestiges du corporatisme
Bien que le Régime de Vichy n’ait jamais appliqué l’ensemble de ses réformes économiques, il laisse tout de même derrière lui de nombreux lègues de sa Révolution Nationale et de la politique économique corporative. Mais au-delà même de ce qu’à pu mettre en place Pétain, il se dégage après guerre une mentalité corporatiste bien ancrée dans la société française qui est encore largement répandue aujourd’hui. Et, nous allons le voir, cet héritage est encore poids tellement lourd pour la France qu’il représente à lui seul un argument suffisant pour l’abandon définitif du corporatisme. Ordres des médecins, des architectes ou des avocats, professions réglementées, monopoles légaux, conventions de branche, quotas et autorisations administratives constituent autant de barrières destinées à protéger les professions en place. L'Ordre des médecins et le numerus clausus ont durablement organisé une rareté artificielle des praticiens allant à l’encontre de la démographie, dont les conséquences se font encore sentir avec les déserts médicaux. L'Ordre des architectes conserve un monopole sur les projets dépassant certains seuils, les notaires bénéficient d'un accès strictement contrôlé à la profession, tandis que les taxis ont longtemps défendu leur monopole face aux VTC comme Uber. Même la magistrature fonctionne largement comme un corps fermé, doté de ses propres règles de recrutement, d'avancement et de discipline. Derrière ces exemples se retrouve toujours la même logique, qui est en fait inscrite dans l’ADN même du corporatisme : limiter l'accès à une profession, réduire la concurrence, préserver des rentes de situation et faire prévaloir les intérêts des producteurs sur ceux des consommateurs, des nouveaux entrants et, plus largement, de l'intérêt général. Cette logique corporatiste est la même qui nourrit le capitalisme de connivence subit par les Français, où les groupes les mieux organisés obtiennent de l'État les réglementations qui protègent leurs positions plutôt que de laisser jouer la concurrence, l'innovation et la libre entrée sur les marchés.
La nécessité du pragmatisme
Aujourd’hui encore, certains courants et mouvements politiques comme l’Action française continuent de défendre et de promouvoir le corporatisme comme modèle économique permettant de redresser la France, souvent sans voir que ce sont précisément les ressorts de ce modèle qui sont à l’origine d’une part des maux actuels. Lorsque l’on se penche sur la vision qu’avait La Tour du Pin de son modèle de corporatisme, il est déjà possible d’y déceler certaines problématiques importantes. Tout d’abord, ce système est censé remplacer le conflit de classes par la coopération. En réalité, cela déplace juste l’opposition entre classes sociales vers une opposition inter-professions. Il présente également les corporations et le corporatisme dans son ensemble comme des institutions se basant sur les libertés individuelles, au titre que les ouvriers puissent choisir ou non d’entrer dans une corporation. En réalité, l’individu est soumis au bon vouloir des corporations pour pouvoir exercer le métier qu’il souhaite, pour son apprentissage qui est totalement encadré, il n’est pas non plus libre de se lancer à son compte quand et où il le veut et le jour où il peut potentiellement enfin le faire, il est soumis aux réglementations imposées par sa corporation. En parallèle, René de La Tour du Pin s’oppose au Jacobinisme et à la centralisation, dénonçant l’imposition de réglementations par l’État, mais souhaite dans le même temps que ce droit de réglementation et de verrouillage de la société et du marché soit confié aux corporations, ce qui revient simplement à déplacer le problème. Plus généralement, le corporatisme est présenté comme un refus de l’étatisme. Or, les corporations, de part leur nature même, agissent justement comme des groupes de pressions sur ce même Etat pour qu’il garantisse leurs assises et privilèges sur leurs secteurs d’activités. Ce modèle suppose également une énorme bureaucratie avec ses chambres professionnelles, ses conseils, ses commissions, ses médiateurs et ses représentants élus ou désignés. Cette même bureaucratie qui pèse tant sur l’économie française de 2026, sans même approfondir les problèmes inhérents à un système représentatif par profession.
Lorsque l’on écoute les défenseurs contemporains du système corporatif, il dénoncent le fait qu’on aurait une tendance à défendre le consommateur au lieu du producteur. Si on peut déjà objecter le fait que cette affirmation n’est que très partiellement vraie, il convient surtout de rappeler une évidence : Tout le monde est consommateur. Bénéficier au consommateur c’est améliorer le niveau de vie général. C’est historiquement toujours les besoins des Hommes qui ont guidé la production vers des améliorations technologiques et productives. Vouloir procéder de la façon inverse ne peut que conduire à une stagnation, comme cela a pu être observer des les pays qui ont tenté l’expérience. Cela reviendrait à demander à la boussole de suivre la personne qui la tient. Ces promoteurs préconisent, à l’instar de La Tour du Pin, que dans un corporatisme moderne, l’adhésion aux corporations ne soit pas obligatoire. Ces corporations auraient pour but, comme historiquement, de réguler leurs domaines respectifs et apporter des protections diverses et variées à leurs membres et à leur secteur d’activité. Cela revient donc in fine à distordre le marché et affecter les prix du marché sur lequel elles opèrent. Des concurrents libres de toute corporation seraient donc forcément plus compétitifs que les membres de ses corporations, à moins que l’État et les différents corps de métier n’interviennent pour mettre des bâtons dans les roues de ces concurrents, auquel cas on ne pourrait plus parler de liberté de rejoindre ou non une corporation. Cela conduirait donc mécaniquement à une désertion de ces organisations ou à des faillites car non-compétitives. On peut donc raisonnablement en conclure que sans obligation d’y adhérer, elles n’existeront tout simplement jamais vraiment. Si certaines corporations ou ordres existent toujours aujourd’hui, c’est bien parce que l’État continue de réglementer et d’imposer des pans entiers de l’économie française. Tout cela sans même parler de l’inadaptation aux réalités du travail actuel. Une profession peut apparaître et disparaître très vite et l’inertie d’un système corporatif est bien trop grande pour gérer cela. Les modes de travail et les carrières sont aussi bien différents du siècle dernier avec l’émergence du télétravail, du freelance, du numérique et de l’IA. Les travailleurs modernes sont bien plus multi-tâches et multi-métiers qu’avant, comment décider alors dans quelle corporation sera inscrit un développeur qui est également youtubeur, consultant, entrepreneur et auteur ? Enfin, le besoin de justice sociale revient souvent dans l’argumentaire corporatiste, rappelant son opposition au libéralisme et à la concurrence qui ne créerait que plus de misère. C’est un faux dilemme qui est purement et simplement balayé par plusieurs de nos voisins européens, comme les Pays-Bas, la Suède, le Danemark ou la Suisse, qui combinent une économie très concurrentielle et une politique sociale forte. On peut également citer des pays très libéraux et avec des politiques sociales bien moins présentes qui ont pourtant de très bons indicateurs sociaux tels que Hong Kong avant le passage sous giron chinois, l’Irlande, la Nouvelle-Zélande ou encore Singapour qui est sans doute l’exemple le plus parlant.
Après avoir parcouru tous ces aspects négatifs en applications, qu’il s’agisse d’avant la Révolution ou au cours du XXe siècle, on imagine difficilement comment un système qui altère le signal prix, freine la concurrence, l’innovation et la mobilité sociale, favorise le compromis et empêche les ruptures et s’oppose plus largement au principe de destruction créatrice qui régit le progrès humain à différentes échelles depuis des siècles, pourrait répondre aux besoins vitaux de la France. Elle qui a plus que jamais besoin de relancer son industrie, rattraper le retard technologique et redynamiser son économie pour redevenir une puissance économique de premiers plan en Europe et à l’échelle mondiale.
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