Le Werdandi-Bund, influences et héritage

En mai 1907 à Berlin, un groupe d’artistes, d’écrivains et d’intellectuels fondent le Werdandi-Bund, une association ayant pour but de refonder l’art allemand en le réenracinant dans les mythes germaniques. Son nom rend hommage à Werdandi, l’une des trois Nornes de la mythologie nordique, déesse du présent et du devenir, un choix de nom typiquement völkisch.

Rivara

9/6/20267 min lire

Le peuple et l’art de Seesselberg

Friedrich Seesselberg, auteur du livre Volk und Kunst (Peuple et art), énonce que «l’art n’a de valeur que s’il jaillit de l’âme d’un peuple et de ses traditions ancestrales». Pour Seesselberg, l’art contemporain, l’impressionnisme, l’art académique «international», les influences étrangères, a coupé la création artistique allemande de ses racines populaires et mythiques, la rendant «malade». Seul un retour aux anciens dieux, aux traditions germaniques et aux formes issues du terroir national pourrait la guérir. Le but de Seesselberg et du Werdandi-Bund est ainsi de lutter contre l’art contemporain allemand mondialisé en se ressourçant dans ses traditions orales et vivantes, au travers d’œuvres et d’artistes contemporains incarnant cette volonté.

Large adhésion auprès d’artistes, écrivains et historiens

L’appel fondateur du Werdandi-Bund est signé par un ensemble de cent quarante-neuf personnalités qui donne la mesure du rayonnement du mouvement dans les cercles conservateurs et völkisch de l’époque. On y trouve les écrivains Arthur Moeller van den Bruck, essayiste précurseur de la Révolution conservatrice allemande, Houston Stewart Chamberlain, théoricien racialiste, Henry Thode, historien de l’art et gendre de Richard Wagner, Siegfried Wagner, compositeur et fils de Richard Wagner, Adolf Bartels, historien de la littérature ainsi que Ludwig Schemann, traducteur et diffuseur en Allemagne des idées de Gobineau. Des artistes reconnus signent également l’appel et cinquante-six d’entre eux participeront à la première exposition Werdandi, comme le peintre Franz von Stuck, figure centrale de la Sécession munichoise, le sculpteur Max Klinger, le peintre Hans Thoma et l’illustrateur et peintre Franz Stassen. On y retrouve surtout Hermann Hendrich (Wagner Maler), le peintre de Wagner, co-fondateur du Werdandi-Bund, qui aurait en réalité eu une place plus importante que Seesselberg dans la mise en œuvre des principes artistiques du mouvement.

Hermann Hendrich, Siegfried et Fafner,

Certains amateurs d’art tièdes, ou progressistes mal informés, se plaignent de la récupération de certains artistes tels que Franz von Stuck, Hans Thoma ou Hermann Hendrich par les nationaux-socialistes. Pourtant, le cas de Von Stuck démontre leur ignorance: déjà en 1895, avec Hendrich et Felix Dahn faisaient partie du Verein Edda, association d’artistes et d’écrivains de tendance völkisch préfigurant l’existence du Werdandi-Bund. Cette appartenance confirme leur adhérence à une pensée militante de l’art, que beaucoup refusent toujours d’admettre.

Hermann Hendrich et sa synthèse du Mythe

Hermann Hendrich, artiste central du Bund, fut formé à la lithographie puis à la peinture à Munich et Berlin. Il consacra l’essentiel de son œuvre à la mythologie germanique et à l’univers de Richard Wagner: il illustra et peignit son Parsifal autant que le cycle des Nibelungen. La volonté de Wagner de récupérer les fragments des légendes germaniques et de les remonter ensemble pour recréer un ensemble cohérent pour se rapprocher du Mythe originel résonna fortement dans le travail d’Hendrich. Quoique les historiens de l’art ne le remarque pas, sa place fût plus importante que Seesselberg dans la mise en œuvre des principes artistiques du mouvement, dans la mesure où la quasi-intégralité de ses travaux incarne la philosophie du Bund.

Cette ambition trouve son expression la plus aboutie dans la Nibelungenhalle, inaugurée en 1913 à Königswinter, sur les hauteurs du Drachenfels, à l’occasion du centenaire de la naissance de Wagner. La halle fait suite à la Walpurgishalle et à la Sagenhalle construites dix ans plus tôt et servant à exposer les toiles de Hendrich. La Nibelungenhalle est pensée comme un temple de l’art, où tout est configuré autour du cycle des Nibelungen. Le bâtiment est conçu comme une œuvre d’art totale, comme l’avait théorisé Wagner, où chaque corps de l’artisanat et de l’art (architectes, sculpteurs, peintres, mosaïstes, forgerons) ont travaillé dans un ensemble cohérent dédié à l’œuvre du compositeur.

Franz von Stuck, Die Vision des heiligen Hubertus

Franz von Stuck, Lucifer Franz von Stuck, Sisyphus

Hermann Hendrich, Réveil de Brünnhilde

Hermann Hendrich, La Mort de Siegfried

En 1901, la Walpurgishalle commandée par l’empereur, fut construite sur le plateau de l’Hexentanzplatz dans le massif du Harz. Cette fois, cinq grandes toiles, inspirées de Goethe, illustrent la nuit de Walpurgis du Faust. Là aussi, les artisans et les artistes travaillent ensemble sur le bâtiment dont l’architecture rappellent les grandes salles scandinaves, en cohérence ornementale des murs et des vitraux.

Refus de la modernité et de l’effacement des traditions

Les thématiques récurrentes de ces artistes sont principalement la nature et la pureté de l’homme en accord avec celle-ci, mais aussi les mythes et les traditions locales: cette matière idéologique s’articule autour d’un rejet du modernisme et d’une société qui s’industrialise à une vitesse inquiétante, balayant les racines et l’attachement des peuples à leur terre. C’est avec cette industrialisation que beaucoup d’artistes se tournent vers le symbolisme surnaturel, que ce soit dans la religion mais aussi dans l’ésotérisme. Si l’on évoque surtout le néo-paganisme chez les völkisch, les théosophes ont également eu une certaine influence parmi ces artistes, tout comme les rosicruciens ou l’anthroposophie de Rudolf Steiner.

Ce néo-romantisme n’est pas simplement une réaction à une évolution technique, mais une volonté de sauver, de guérir l’âme allemande du déracinement au moyen de l’art. Cette conception s’oppose totalement au prométhéisme de l’accélération industrielle des futuristes italiens, qui émergeront quelques années plus tard et dont le but sera de balayer toutes attaches du passé.

Sécession de Munich contre Sécession de Berlin

La sécession de Munich débute en 1892 par des artistes en réaction au conservatisme du Künstlergenossenschaft, l’Association des artistes munichois. Franz von Stuck est l’un des artistes principaux de la Sécession, ils mêlent des styles plutôt éclectiques, mêlant symbolisme, réalisme, et serviront de modèle et d’inspiration aux sécessions suivantes.

La Sécession de Berlin, quant à elle, est fondée en 1898 par Max Liebermann. Plus orientée vers l’impressionnisme et le réalisme moderne que l’Art nouveau décoratif, elle rencontre une forte opposition de la part de l’empereur Guillaume II, hostile à l’art moderne. Celui-ci fut par ailleurs invité à la première exposition du Werdandi-Bund afin de faire un pied de nez aux membres de la Sécession de Berlin.

Max Klinger, Der Tod am Wasser

Hermann Hendrich, Old German Folk Tale

La cible principale du Werdandi-Bund est donc la Sécession berlinoise, alors la plus influente d’Allemagne, décadente et menaçante pour l’art national. Henry Thode la qualifie de «juive», «française», «décadente»: certains membres du Werdandi-Bund ont pourtant fait partie de la Sécession de Berlin, probablement pour des questions de visibilité et de rejet de l’académisme de l’époque, comme c’était le cas pour Hans Thoma. Il serait donc possible de douter de son nationalisme ou de ses idées, pourtant il semblerait étonnant qu’il ait été aussi progressiste que les autres membres de la Sécession de Berlin, puisqu’il était lui-même un ami proche de Thode et avait travaillé avec Wilhelm Kotzde sur des livrets comme «Landschaften», écrit par Wilhelm Kotzde et illustré par Hans Thoma. Wilhelm Kotzde était un écrivain proche du milieu des Wandervogel avant de créer lui-même un Bund, dans lequel se retrouve les mêmes inspirations völkisch que chez les artistes du Werdandi-Bund.

L’héritage du Werdandi-Bund

Le Werdandi-Bund ne survit pas à la Première Guerre mondiale sous sa forme première, mais son influence se prolonge au-delà de sa dissolution. Elle deviendra l’un des précurseurs de certains réseaux comme le Juniklub d’Arthur Moeller van den Bruck, qui nourriront la Révolution conservatrice des années 1920.

Les archives et les collections du Werdandi-Bund sont détruites pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui explique la difficulté de reconstituer précisément l’ampleur de son réseau et de ses activités. L’œuvre monumentale de Hermann Hendrich n’a, elle aussi, pas complètement survécu à la Seconde Guerre mondiale. La Sagenhalle, la Halle Deutscher Sagenring, les Halle similaires à la Walpurgishalle et à la Nibelungenhalle, ont été bombardées en 1945. Les peintures d’Hendrich de la Halle Deutscher Sagenring furent déplacées à la Nibelungenhalle avant le bombardement, et il n’y a aucune information restante sur les toiles de la Sagenhalle. Ces deux Halle sont donc le témoignage le plus concret et tangible de ce que fut le Werdandi-Bund et de la volonté artistique qui y était insufflée.

Définitions :

Sécession de Munich/Berlin: une sécession, dans le contexte artistique, c’est l’action de rupture d’un groupe d’artistes avec les institutions académiques classiques pour créer leur propre association indépendante. La plus connue et la plus influente est la sécession de Vienne en 1897 avec Klimt comme artiste central.

Rose-Croix: apparue au XVIIe siècle en Europe, a toujours existé parallèlement à la franc-maçonnerie. Les rosicruciens prétendent transmettre une sagesse secrète mêlant christianisme, alchimie, kabbale et philosophie occulte.

Théosophie: la Société théosophique, fondée en 1875 par Helena Blavatsky, cherche à unifier les grandes traditions religieuses et spirituelles du monde (christianisme, hindouisme, bouddhisme, occultisme occidental) autour d’une « sagesse ancienne commune », portant des idées comme la réincarnation, les plans spirituels supérieurs et l’évolution de la conscience.

Anthroposophie: fondée en 1913 par Rudolf Steiner (issu du milieu théosophique, dont il s’est séparé), centrée sur l’idée que l’être humain peut développer, par une discipline intérieure rigoureuse, une perception directe des mondes spirituels, et porte l’idée de l’application directe et scientifique de son enseignement, le cas le plus connu étant l’agriculture biodynamique.

Sources:

Rolf Parr, Interdiskursive As-Sociation: Studien zu literarisch-kulturellen Gruppierungen zwischen Vormärz und Weimarer Republik

Friedrich Seesselber, Volk und Kunst

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