Lovecraft et la modernité en horreur : un entretien avec Aristide Leucate

Aristide Leucate est docteur en droit et essayiste, spécialiste entre autres choses de Carl Schmitt. Nous lui devons le livre « Carl Schmitt et la gauche radicale » aux éditions de la Nouvelle Librairie, ainsi que « Au temps de la justice », paru dans la collection « Longue Mémoire » de l'Institut Iliade.

ENTRETIENLITTÉRATURE

Aristide Leucate

10/21/20266 min lire

Très récemment, Aristide Leucate a publié aux éditions Iliade, dans la collection "Cartouche" un livre au sujet d'Howard Philipps Lovecraft, sous-titré La modernité en horreur. Une occasion pour redécouvrir le maître du fantastique du siècle dernier, auteur d'un univers original, dont l’œuvre passionne et nourrit encore l'imaginaire collectif.

Chef de fil du cosmicisme, Lovecraft fascine autant qu'il inquiète. De son vivant, il n'a jamais publié dans des éditions prestigieuses. Après sa mort en 1937, des initiés de l’œuvre lovecraftienne (Arkham House) continuent son travail. Paradoxalement, cet anti-moderne n'a jamais été aussi célèbre qu'aujourd'hui, son monde ayant connu un second souffle récent avec la pop culture et les nouvelles formes de médias. Mais quel était exactement le monde de H.P. Lovecraft ?

Aristide Leucate a répondu aux questions de l'Institut Georges Valois.

IGV : Comment avez-vous découvert Lovecraft ?


Aristide Leucate : Adolescent, par mon père, un homme lettré et autodidacte, pourtant guère porté sur l’épouvante et le fantastique, mais qui semblait fasciné par l’univers cosmique du résident de Providence.


IGV : Qu’est-ce que le juriste a à dire sur l’œuvre de Lovecraft ? Dans chaque nouvelle, son monde brise les lois du possible et de l’imaginable.


Aristide Leucate : Le juriste, rien. Je n’ai pas écrit en juriste et ne reste heureusement pas captif de ma formation. Je dirais que je me suis davantage comporté en schmittien. Si le juriste allemand en tenait, dans une perspective chrétienne et eschatologique, pour un ajournement catéchontique de la fin des temps, disons que Lovecraft considère la fin de l’humanité comme un évènement qui passera totalement inaperçu au sein de l’incommensurable immensité de l’univers.


IGV : Vous cadrez votre exposé avec le thème de l’opposition entre le chat et le chien. Est-ce un trait saillant dans la pensée de Lovecraft que celle de ces deux visions du monde, et ces deux types d’homme ?


Aristide Leucate : Lovecraft aimait beaucoup les félidés et plus particulièrement les chats. S’il n’en possédât pas qui vivaient spécifiquement chez lui (chez ses tantes à Providence ou avec sa femme à New York), il restait profondément attaché à cet animal qu’il considérait presque comme un double de lui-même. S’il n’est pas précisément attesté que sa weltanschauung tournerait autour de ces deux polarités animales, il me plaît de penser (étant moi-même un grand amateur de chats et qui a toujours vécu avec eux, depuis ma plus tendre enfance) que l’écrivain était sensible à l’aura de mystère métaphysique qui émane de cet animal considéré comme sacré dans la plus lointaine Antiquité.


IGV : On décrit généralement Lovecraft comme un ermite reclus de Providence. Vous rappelez pourtant qu’il avait en réalité une vie sociale assez développée.


Aristide Leucate : Réputation complètement fantasmée. Si l’homme était de santé quelque peu délicate (encore qu’il ne répugnait pas à de longues marches), il ne s’enfermait chez lui que pour écrire. Son travail d’écrivain était considérablement gêné par une autre tâche, celle de nègre, plus ingrate, mais qui lui procurait les maigres subsides dont il avait besoin pour vivre. Lovecraft réécrivait les histoires des autres et, parfois, sans la reconnaissance intellectuelle ni financière escomptée. En outre, il mettait un point d’honneur à répondre à toute sa correspondance qui, d’années en années, s’est accrue dans de considérables proportions. Il ne bâclait pas l’exercice, allant même jusqu’à rédiger des réponses qui avoisinaient les 70 pages ! Enfin, son impécuniosité fit qu’il ne pouvait, hélas, se permettre de mener une grande vie sociale extérieure, même s’il ne se privait pas de sortir très souvent de chez lui pour voyager et rencontrer certains de ses correspondants.


IGV : L’oeuvre lovecraftienne opère un saut qualitatif par rapport à l’horreur qui l’a précédée. Qu’est-ce que le « cosmicisme » ?


Aristide Leucate : Loin de toute misanthropie, Lovecraft estimait que l’homme était infinitésimalement insignifiant à l’échelle d’un cosmos qui le surpasse en même temps qu’il l’écrase de toute son infinitude abyssale. Ridiculement et tragiquement nain, l’homme ne peut raisonnablement espérer se hisser au rang des géants cyclopéens qui peupleraient l’univers. Je me permets de renvoyer nos lecteurs aux premières lignes saisissantes de L’Appel de Cthulhu (dont nous célébrons, cette année, le centenaire de la publication). Lovecraft y explique, en substance, qu’il vaut mieux pour l’homme ne puisse jamais accéder à l’entièreté des connaissances humaines, sauf à verser dans une insondable folie qui lui ferait entrapercevoir sa vanité au sein d’un monde qui l’ignore et qui se fiche pas mal de ses états d’âme. L’anthropcentrisme n’a nullement les faveurs de Lovecraft qui se rirait de nos incontinences narcissiques post-modernes.


IGV : Lovecraft tient la religion pour un ensemble de superstitions d’un autre temps. Pourtant, vous montrez que l’idée du Mal est souvent présente dans son œuvre à travers un prisme chrétien.


Aristide Leucate : Oui, il est même frappant de voir que l’écrivain, contrairement, à ce qu’il dit (dans ses nombreuses lettres), ne semble pas indifférent au phénomène religieux. Son champ lexical est particulièrement éloquent de ce point de vue, car l’on y retrouve nombre de mots ou d’expressions directement empruntés au sacré. La tératologie lovecraftienne se trouve aussi être une théogonie.


IGV : On imagine Lovecraft comme un libéral-conservateur à la limite de la caricature, quand vous peignez un portrait plus ambivalent. Un Lovecraft presque « socialiste Tory », intéressé à la situation des « petites gens », et formulant une critique – à tout le moins esthétique - du capitalisme ?


Aristide Leucate : Lovecratf est assez insaisissable politiquement. Il convient d’être très attentif à la variation, sur un même thème, qu’il expose dans ses lettres. D’abord Lovecarft se montre relativement inapte à toute vie professionnelle, ainsi qu’il le reconnaît volontiers. Non qu’il soit fainéant – c’est même un bourreau de travail -, mais le capitalisme moderne de type fordiste et techniciste, le répugne d’instinct, lui, qui se sent plus Britannique qu’Américain. Il se montre finalement assez peu enclin à l’esprit de système. Lovecraft n’était certainement pas libéral et penchait par tempérament pour un socialisme de la décence commune de type orwellien, que viendrait tempérer un aristocratisme vieil-européen, antidémocratique.


IGV : Vous faites état d’une inspiration spenglérienne de Lovecraft. Dans son œuvre, la résurgence d’êtres et de civilisations antédiluviennes met en évidence la faiblesse humaine et la dégénérescence de nos civilisations. Exprime-t-il par là une appréhension particulière pour le futur de l’Occident ?


Aristide Leucate : Aucune appréhension d’aucune sorte. A l’instar de ses créatures provenant des confins de l’espace le plus inatteignable, Lovecraft ne nourrissait guère de grands projets pour l’Occident qu’il estimait même quelque peu dégénéré, notamment par le métissage racial, dont il constatait les effets et les méfaits.


IGV : Vous écrivez que c’est sous la forme écrite que s’exprime le mieux l’horreur lovecraftienne. Pourtant, nombreux sont les médias à avoir repris les codes, l’esthétique ou le contenu même de l’univers lovecraftien pour l’adapter, du jeu de rôle au jeu vidéo. Que traduit cette passion contemporaine pour l’horreur cosmique ?


Aristide Leucate : Excepté quelques rares adaptations cinématographiques valant le détour (le film de Stuart Gordon en 2001, par exemple, ou la production très confidentielle d’Andrew Lemann en 2005), les adaptations de Lovecraft pour le grand écran furent, dans l’ensemble, assez médiocres. Si Roger Corman sut habilement croiser l’univers de Poe avec celui de Lovecraft, cela reste tout à fait exceptionnel. Lovecraft est un écrivain dont la transcription en d’autres domaines demande une extension de moyens que le cinéma pourrait techniquement rendre mais qu’il n’a pas réussi, jusqu’à présent. Il suffirait, par exemple, de s’inspirer de l’Alien de Ridley Scott pour restituer la terreur cosmique. Le domaine du jeu vidéo semble, il est vrai tirer son épingle du jeu, mais au prix d’une certaine dénaturation de l’œuvre. Je citerais François Baranger qui est aujourd’hui, à mon sens, dans le domaine de l’illustration, celui qui a le mieux comprit artistiquement l’univers de Lovecraft. Ses adaptations de L’Appel de Cthulhu, de Les Montagnes hallucinées et L’ombre sur Innsmouth, sont remarquablement réussies.

Pour commander le livre Lovecraft : la modernité en horreur : https://institut-iliade.com/parution-lovecraft-la-modernite-en-horreur/

© 2026 - Institut Georges Valois | Mentions légales