Pavel Durov : Telegram contre la tyrannie numérique

Le patron de Telegram semble en guerre contre la France. Mais n’est-ce pas la France qui l’a provoquée ? Né en Russie en 1984, Pavel Durov fonde Telegram en 2013, ce qui lui vaut en 2021 une fortune de 15 milliards de dollars. Il est naturalisé français en 2021, et dispose également des nationalités Christophienne et Émiratie. Libertarien, il est opposé à Vladimir Poutine, et se dit inspiré par Ché Guévara et Steve Jobs, à l’instar de ceux de sa génération ayant écumé la Silicon Valley.

TECH

Simon Lefebvre

7/16/20266 min lire

Le patron de Telegram semble en guerre contre la France. Mais n’est-ce pas la France qui l’a provoquée ? Né en Russie en 1984, Pavel Durov fonde Telegram en 2013, ce qui lui vaut en 2021 une fortune de 15 milliards de dollars. Il est naturalisé français en 2021, et dispose également des nationalités Christophienne et Émiratie. Libertarien, il est opposé à Vladimir Poutine, et se dit inspiré par Ché Guévara et Steve Jobs, à l’instar de ceux de sa génération ayant écumé la Silicon Valley.

Le 24 août 2024, Durov est à peine sorti de son avion qu’il est interpellé, à l’aéroport du Bourget. Il n’est relâché qu’au bout de 4 jours de garde à vue, une durée rendue possible par la qualification de criminalité organisée retenue contre lui. Une mise en examen s’ensuit, par laquelle il écope de 5 millions d’euros de caution judiciaire, il doit pointer au commissariat 2 fois par semaine et interdiction de quitter le territoire français. Autant de mesures légalement abusives pour mettre au pas le PDG de télégram.

Pavel Durov est visé par 12 chefs d’accusation de complicité dans des infractions via Telegram : complicité de diffusion en bande organisée d’images de mineurs à caractère pédopornographique, de trafic de stupéfiant, d’escroquerie en bande organisée, d’association de malfaiteurs en vue de commettre des crimes ou délits, de blanchiment de crimes ou délits en bande organisée, mais surtout 4 délits qui concernent le chiffrement et le refus de communiquer des informations confidentielles à « des autorités habilitées » - l’État français.

La question juridique qui se pose : l’hébergeur de messagerie chiffrée peut-il être tenu pénalement responsable du contenu qu’il ne modère pas ? C’est-à-dire qu’une ingérence, quelle qu’elle soit, défait le principe d’une messagerie chiffrée.

Une procédure judiciaire

Suite à la garde à vue de Durov, l’AFP rapporte qu’il aurait pris connaissance de la gravité des faits durant l’entretien. Il a affirmé ne pas avoir créé Telegram avec son frère en 2013 pour servir des criminels, tout en concédant que leur présence, quoique minoritaire, s’était accrue avec le temps.

Telegram est passé de 4 réponses à des demandes judiciaires françaises au premier trimestre 2024 à 673 pour le dernier trimestre, après un engagement pris en septembre.

Devant la CJUE, les avocats de Durov ont introduit une question préjudicielle. Aucune date d’audience n’a été annoncée, mais la question peut potentitellement soulever une incompatibilité entre le régime pénal sur lequel la France comptait soumettre Durov, et le DSA (Digital Service Act), qui consacre les régimes de responsabilité des fournisseur et hébergeurs au niveau européen.

Irrégularités et ingérence


Durov a affirmé que le chef de la DGSE lui avait personnellement demandé, alors qu'il était retenu à Paris, de bannir des voix conservatrices avant l'élection présidentielle roumaine. Cette même élection avait été annulée en décembre 2024 après des soupçons d'ingérence russe en faveur du candidat Calin Georgescu, puis reportée à mai 2025. La DGSE a démenti cette affirmation.

En septembre 2025, Pavel Durov révèle qu’un an plus tôt, alors qu’il était restreint de ses mouvements à Paris, les services de renseignement français l’auraient contacter pour lui demander de supprimer des chaînes Telegram, dans le contexte des élections moldaves.

Selon lui, une première liste lui aurait été transmise, et il en aurait supprimé plusieurs qui enfreignaient effectivement les règles de Telegram. En échange, un intermédiaire lui aurait dit que les renseignement français diraient « du bien de lui » au juge d’instruction en charge de son dossier. Il a déclaré trouvé inacceptable cette instrumentalisation de son cas à des fins géopolitiques, qui confinent au mafieux. Une deuxième liste lui a été transmise, et il n’a procédé à aucune suppression, les canaux en question n’ayant comme défaut que de déplaire aux gouvernements français et moldave. Le compte public des affaires étrangères françaises n’a réagit qu’en disant que Durov « aime porter des accusations alors que des élections sont en cours », sans pour autant infirmer ses propos.

La procédure s’essouffle sans aboutir. Depuis novembre 2025, le contrôle judiciaire de Durov est totalement levé.

Chat Control : le Big Brother européen

La mesure liberticide « Chat Control », examinée dans les instances de l’Union européenne, est divisée en deux volets :

- Chat Control 1 est relatif au scan volontaire des messages par les plateformes et a été adopté le 9 juillet 2026, à l’issue d’un mécanisme contesté. Une majorité s’est opposée au texte (314), mais le nombre de voix n’ayant pas atteint la majorité qualifié en seconde lecture (361), le texte a été adopté. C’est un cas classique ou l’agenda est poussé discrètement pendant la trêve estivale. Durov n’est pas en reste : « des procédés autrefois associés aux républiques bananières sont désormais utilisées pour faire adopter des lois de surveillances ».

- Chat Control 2, concernant le scan obligatoire des messages par les plateformes, est lui toujours en procédure. Durov s’est à plusieurs fois exprimé sur la mesure, mettant en garde contre un risque de surveillance de masse. Le texte ayant été adopté, l’hébergeur tient sa position : les messages Telegram ne seront pas scannés « quoiqu’il arrive ».

Ce projet de loi est une fois de plus fait au nom de la protection des enfants. Mais, pendant que la justice dépensait des moyens considérables pour l’affaire Durov pour des faits de modération sur une plateforme privée, un rapport de 2015 alertant sur les manquement dans le périscolaire parisien sera laissé lettre morte pendant une décennie jusqu’à la suspension de 46 animateurs pour suspicion de violences sexuelles envers des mineurs, probablement pour le bien des élections. Le parquet est également très timoré au sujet de l’affaire Epstein.

En réalité, qu’il s’agisse de violence sexuelle, de trafic de drogue ou d’argent, ce n’est pas Telegram qui empêche l’arrêt de ces activité, mais le manque de volonté politique. Nous connaissons malheureusement les peines qui attendent délinquants et criminels. Telegram est avant-tout dans le viseur car c’est un relai des réseaux d’extrême-droite, et les centristes détestent les réseaux sur lesquels leur agenda n’est pas hégémonique.

L’État français et la mise en danger des usagers

Dans un tweet du 24 avril 2026, Durov remarque que la France a vu l’enlèvement de 41 détenteurs de cryptomonnaie pour les seuls 3 premiers mois et demis de 2026. Il impute ces évènements à deux choses : les agents des impôts français vendent des informations de détenteurs de cryptomonnaies, et des failles massives dans les bases de données fiscales.

L’affaire Ghalia C. donne raison à Durov sur la première partie de la proposition. Agent de l’administration fiscale, elle a vendu des données personnelles à des réseaux criminels. Du reste, l’administration multiplie les fuites de données, avec notamment la fuite d’informations de l’ANTS concernant quelque 19 millions de personnes. Aujourd’hui, nous sommes pourtant contraints de confier nos données à l’administration. Il arrive aussi que nous les confions à une personne publique chargée d’un service publique en tant que client (La Poste), pour que ces informations soient finalement perdues ou vendues.

Au-delà du fait que ces pratiques qui devraient être illégales (souvent elles le sont mais personnes ne vérifie ou ne sanctionne), il ne semble donc pas que nos données soient en sécurité dans les mains de la personne publique. Les réparations et la responsabilité de l’Etat dans ce genre de cas est très limitée. Et la question se pose : combien devrait débourser l’Etat pour chaque cas de fuite de données de citoyens français, aux conséquences parfois graves pour la vie privée ?

Mort à la liberté d’expression

Le réseau social X a subi une trajectoire comparable à Telegram : en janvier 2025, le parquet de Paris ouvre une enquête sur le réseau social suite à des signalements du député Renaissance Éric Bothorel, relatif à des algorithmes qui « favoriseraient la désinformation et le discours de haine ». L’enquête est ensuite élargie à Grok, l’intelligence artificielle de X, accusée de la création de montages photos sexuels.

Le 3 février 2026, une perquisition a lieu au sein des locaux français de X, menée par le parquet de Paris, avec la gendarmerie et Europol. Le parquet de Paris annonce quitter la plateforme X. Elon Musk et Linda Yaccarino (dirigeante de X) sont convoqués en audition libre. Elon Musk ne se présentera bien sûr pas.

Enfin, en mai 2026, le parquet ouvre une information judiciaire formelle contre la société X, Elon Musk et Linda Yaccarino, préparant une réelle procédure judiciaire.

Déjà en 2013, les révélations d’Edward Snowden ont montré que les géants américains du numérique (Apple, Microsoft, Skype, Google, Facebook) coopéraient au programme PRISM de la NSA, une coopération à laquelle la France participait elle-même via un accord « Lustre » avec les Five Eyes. Aucune de ces plateformes n’a fait l’objet de poursuites comparables à celles visant Durov.

L’Europe livre une guerre sans merci à la liberté d’expression, et la France en est le fer de lance.

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