Revenu universel pour les artistes : entre Gabriele D’Annunzio et l’immanentisation de l’Eschaton

Au cours des trois dernières années, le gouvernement irlandais a mis en œuvre un projet pilote connu sous le nom de « Revenu de base pour les arts » (Basic Income for the Arts). Dans le cadre de ce programme, un groupe d'artistes sélectionnés a reçu des paiements périodiques inconditionnels pour compléter leurs revenus et créer un environnement plus propice à leurs efforts créatifs. Étant donné le prétendu succès de cette « fantaisie » — selon les critères, quels qu'ils soient, utilisés par le gouvernement — il a été annoncé dans le budget annuel de l'Irlande que le programme serait prolongé à partir de l'année prochaine.

ÉCONOMIEART

Sergio Fernández Redondo

5/20/20268 min lire

L’article qui suit est la traduction d’un article écrit par Sergio Fernández Redondo et publié sur le site The Burkean le 20/11/2025 : https://www.theburkean.ie/articles/2025/11/20/basic-income-for-the-arts-between-gabriele-dannunzio-and-the-immanentisation-of-the-eschaton

Merci à l’auteur ainsi qu’à l’équipe du Burkean d’avoir accepté que la traduction de leur article soit publiée ici.

Au cours des trois dernières années, le gouvernement irlandais a mis en œuvre un projet pilote connu sous le nom de « Revenu de base pour les arts » (Basic Income for the Arts). Dans le cadre de ce programme, un groupe d'artistes sélectionnés a reçu des paiements périodiques inconditionnels pour compléter leurs revenus et créer un environnement plus propice à leurs efforts créatifs. Étant donné le prétendu succès de cette « fantaisie » — selon les critères, quels qu'ils soient, utilisés par le gouvernement — il a été annoncé dans le budget annuel de l'Irlande que le programme serait prolongé à partir de l'année prochaine.

Ce privilège particulier accordé aux artistes aux dépens du reste de la société rappelle la malheureuse Régence italienne du Carnaro. Dans cette expérience politique fantaisiste — considérée par beaucoup comme un précurseur du fascisme — le poète Gabriele D’Annunzio tenta de créer une société utopique modelée par sa propre version de l’esthétisme, du syndicalisme, du républicanisme et de l’inspiration néopaïenne. Dans sa vision idéale, la société serait divisée en plusieurs corporations représentant différents secteurs de l’économie (agriculteurs, fonctionnaires, avocats, ouvriers, etc.) avec une corporation supplémentaire, symbolique, au-dessus d'eux, composée d’« individus supérieurs » (artistes, poètes, prophètes, surhommes et héros). Les artistes appartiennent ainsi à une caste privilégiée, possédant une sagesse transcendantale inaccessible aux masses : ils doivent être servis car ils portent l'âme même de la société.

Cependant, ne soyons pas cyniques et ne supposons pas que le gouvernement irlandais a choisi de privilégier certains secteurs de la population par principe. Supposons que l'objectif ultime soit d'étendre ce programme à tous les secteurs de l'économie : ce que l'on appelle le Revenu de Base Universel (RBU).

L'idée d'un revenu de base universel a été envisagée superficiellement à diverses époques de l'histoire. Il est compréhensible que le concept ait tendance à surgir fréquemment dans l'esprit humain, car il fait appel à notre désir naturel d'atteindre le Paradis — incarné ici par un état idyllique de « post-pénurie ». Mais le monde matériel se caractérise par sa finitude, et ces tentatives post-chrétiennes de ramener l'Élysée sur Terre — pour reprendre les mots du philosophe Eric Voegelin, d'« immanentiser l'eschaton » — sont vouées à un échec calamiteux.

La manière dont une société libre gère cette rareté des ressources passe par les droits de propriété privée, la division du travail et l'échange volontaire. Dans ce système de solidarité sociale, chacun est censé apporter sa pierre à l'édifice. Ainsi, lorsque vous faites quelque chose dont votre voisin a besoin, vous obtenez en échange quelque chose dont vous avez besoin. L'utilisation d'un moyen d'échange comme la monnaie facilite grandement ce processus et permet une plus grande flexibilité. Le cœur de ce système est de produire ce dont la société a besoin, et non ce que vous aimez faire (maintenant, si vous pouvez faire converger les deux scénarios, tant mieux pour vous).

Il va sans dire que nous pouvons aussi choisir de subvenir aux besoins de certains individus sans rien attendre en retour, par charité. Dans les sociétés modernes, cette « charité » s'articule dans le rôle de l'État-providence ; par exemple, à travers les allocations chômage. Les guillemets sont ici utilisés par respect pour la vertu théologale, car une « charité » sous la menace d'une arme n'en est pas une. Ces paiements sont considérés comme conditionnels, car en théorie, ils dépendent du fait que le bénéficiaire remplisse certaines conditions — comme passer un test de ressources ou faire des efforts actifs pour contribuer à la société tout en étant incapable de le faire sans que ce soit de sa faute.

Le revenu de base universel, en revanche, est un paiement inconditionnel. C'est-à-dire qu'il est automatiquement accordé à chaque citoyen, quelle que soit sa situation personnelle. On devine alors rapidement les conséquences économiques immédiates qui peuvent en découler. La possibilité d'obtenir un paiement inconditionnel suffisant pour couvrir ses besoins constitue une incitation phénoménale à cesser toute activité productive, ce qui accroît la charge financière sur les classes productives pour soutenir le système, augmentant ainsi à nouveau l'incitation à arrêter totalement de produire. Ce tourbillon ignominieux mènera inévitablement à une stagnation progressive, à l'inflation et, finalement, à la faillite.

Bien sûr, il existe de multiples façons de mettre en œuvre ce projet. On connaît bien l'argument de Milton Friedman en faveur d'un revenu minimum garanti comme substitut à tous les autres programmes d'aide sociale dans « Capitalisme et Liberté », utilisant un système d'impôt négatif sur le revenu. Cela, affirme-t-il, déplacerait l'aide sociale de l'inefficacité de l'État vers le marché libre, augmentant sa productivité et assurant sa viabilité fiscale. Cependant, en dehors des écoles d'économie de Chicago et autrichienne, personne ne prône le remplacement de l'ensemble du système de protection sociale par le RBU — certainement pas le gouvernement irlandais, dont le projet pour les artistes est compatible avec d'autres aides.

Dans la pratique, le modèle dominant est celui proposé et développé principalement par le sociologue belge Philippe Van Parijs dans « Real Freedom for All: What (If Anything) Can Justify Capitalism? ». Dans ce modèle, chaque citoyen devrait avoir droit à un revenu de base, quelles que soient ses circonstances personnelles, afin de garantir une liberté réelle de faire des choix. Nous avons évoqué les conséquences économiques potentiellement catastrophiques de cette politique, mais elle comporte de nombreuses autres connotations néfastes. L'une d'entre elles est son immoralité inhérente. Ce système oblitère entièrement le principe de solidarité sociale, permettant à certains individus de cesser de contribuer à la société tout en contraignant les autres à subvenir à leurs besoins.

Dans un célèbre débat avec John Rawls, Van Parijs a affirmé que ceux qui choisissaient de passer leur temps à surfer à Malibu devaient effectivement être soutenus par le reste de la société. Même si les artistes soutiennent qu'ils servent effectivement la société avec leur art, la vérité est qu'ils ne contribuent que si les gens sont effectivement prêts à payer pour ledit art. Autrement, j'ai le regret de dire qu'ils ne font que s'adonner à des activités de loisirs, comme les surfeurs de Malibu. Et, il va sans dire, leur travail est peut-être objectivement beau, mais la société peut exiger des services différents, et ce système utilise simplement la violence sanctionnée par l'État pour forcer les gens à payer pour leur art contre leur volonté. Je pourrais considérer mes propres talents d'écrivain comme exceptionnels, mais tant que personne n'est prêt à les payer, je dois gagner ma croûte en accomplissant des tâches plus mondaines exigées par la société et laisser mes ambitions littéraires comme un passe-temps.

Il y a aussi une connotation philosophique — voire théologique — inique sous-jacente que nous ne pouvons omettre : le dédain général envers le travail manifesté par ces théories. Autrefois, le travail était considéré comme quelque chose d'honorable, par lequel un homme servait la société, subvenait aux besoins de sa famille et accomplissait son destin. Même les mouvements de gauche luttaient autrefois pour le droit au travail, alors qu'ils réclament aujourd'hui le contraire. C’est pour cela qu’alors même que Marx fantasmait sur l'idée de « chasser le matin, pêcher l'après-midi, élever du bétail le soir, faire de la critique après le dîner », il s'agissait au moins d'activités productives devant être dirigées par l'organe central ; et le statut quasi sacré que le travail et la figure du travailleur ont atteint dans les régimes marxistes est indéniable.

Cependant, il semble que l'hérésie épousée par le propre gendre de Marx, Paul Lafargue, dans « Le Droit à la paresse », ait planté une graine qui a fini par germer dans le marxisme culturel contemporain. Avant l'abandon progressif de Dieu qui se produit dans les sociétés modernes, nous comprenions que le travail et le labeur avaient été imposés à l'humanité par la Chute, et qu'ils ne pouvaient être évités sans aller contre la volonté de Dieu. Ceci, toutefois, ne doit pas être vu uniquement comme un acte punitif, mais comme une conséquence inévitable de la transition de l'homme de la profusion gracieuse et éternelle de l'Éden, vers le monde matériel fini. Dans notre société séculière actuelle, il est difficile pour les gens de comprendre ces références théologiques, et devons donc expliquer le travail d'une manière plus matérialiste et mécaniste : l'énergie transférée vers (ou depuis) un objet via l'application d'une force le long d'un déplacement, articulée dans la formule W=F×s (où W est le travail, F la force appliquée, et s le déplacement). Le travail se produit chaque fois qu'il y a un mouvement, et de multiples combinaisons de mouvements se traduisent par des activités nécessaires au maintien de la vie humaine — des activités de base comme marcher ou ouvrir une porte, aux plus complexes comme cultiver des légumes ou construire une voiture. En termes matérialistes, le travail n'est que le moyen nécessaire pour obtenir un résultat (qu'il soit simple ou complexe). Il n'est donc peut-être pas sacré ou honorable en soi : juste inéluctable ; mais prétendre — ou, en fait, exiger — que les autres le fassent pour vous fait de vous quelqu'un d'assez méprisable. Un peu comme le susmentionné Paul Lafargue, qui admirait les grands Grecs de l'Antiquité pour avoir dédié leur temps à cultiver l'esprit et le corps — en déléguant le travail dur et les tâches subalternes à des esclaves.

Une autre erreur importante qui alimente ce récit est l'idée qu'un revenu de base universel renforcera la liberté personnelle. Le postulat étant que l'on n'est pas libre de faire des choix à moins de posséder les moyens matériels suffisants pour les soutenir (vous n'êtes pas libre si vous ne pouvez pas vous payer un logement ou si vous devez accepter un emploi en dessous de vos attentes par nécessité économique, par exemple). Cette idée découle de la célèbre conférence d'Isaiah Berlin, « Deux concepts de liberté », où M. Berlin pose les concepts de liberté négative et positive. En résumé, la liberté négative implique l'absence de coercition de la part de tiers dans notre vie, tandis que la liberté positive implique la capacité de mettre en œuvre nos choix (la liberté « par rapport à » contre la liberté « de »).

Lorsque nous transposons cette dichotomie au niveau économique, la liberté positive nécessite inévitablement la coercition de tiers pour fournir les moyens nécessaires à l'exécution de ses choix ; elle empiète donc sur la liberté des autres de mettre en œuvre leurs propres choix puisque leurs moyens sont extraits, et ils auront à leur tour besoin de la coercition d'autrui, et ainsi de suite à l'infini. C'est intrinsèquement incongru et immoral. La liberté négative est la seule forme de liberté congruente et moralement saine, car elle peut être exercée par tous les membres d'un groupe social donné. Elle repose sur la responsabilité individuelle, elle n'est pas incompatible avec la charité et elle reconnaît les limites personnelles sans que personne ne soit fautif (nous ne sommes pas moins libres parce que nous n'avons pas la liberté de voler ou de respirer sous l'eau).

En résumé, le Revenu de Base Universel est un concept répréhensible d'un point de vue économique, philosophique et moral, et il est de mauvais augure que l'idée même soit ainsi amenée.